Patois

 

Au sud du Cameroun, par exemple, il n’est pas rare d’entendre quelqu’un dire en français : « Dans mon patois… », en parlant de sa propre langue. Cela dénote l’idée que la langue camerounaise n’aurait pas la même valeur que le français, mais en même temps, on lui accorde quand même une valeur affective.

D’après le Petit Robert, le patois est un « parler local, dialecte employé par une population généralement peu nombreuse, souvent rurale, et qui n’a pas le statut, le prestige social et culturel de la langue commune dominante ». Si l’on prend le cas de la Bretagne orientale, on y trouve des parlers gallo-romans, qualifiés de « patois ». Leur caractéristique est d’avoir toujours été dévalorisés par rapport au français, et aussi, de varier d’un village à l’autre. Si bien que, lorsqu’on entend une personne parler, non seulement on a tendance à la classer dans une catégorie sociale peu prestigieuse, mais surtout, on peut savoir exactement de quel village elle vient. Ces « patois » sont tous en voie de disparition.

En conclusion : le terme de « patois » ne peut pas être utilisé pour désigner les langues africaines.

Henry Tourneux

Langue vernaculaire

 

On parle d’architecture vernaculaire, de langue vernaculaire. D’après le Petit Robert, la langue vernaculaire est la « langue parlée seulement à l’intérieur d’une communauté, souvent restreinte ».

Certains auteurs refusent d’employer ce terme à cause de son étymologie qui renverrait au statut d’esclave. Qu’en est-il vraiment ? Reportons-nous à une source sérieuse, le Grand Gaffiot (Félix Gaffiot, Dictionnaire latin-français, Paris, Hachette Éducation, nouvelle impression, 2000 ; voir p. 1661). Le latin vernaculus est un adjectif qui vient de verna (n. m. ou f.) : 1. esclave né dans la maison du maître, esclave de naissance ; 2. indigène, né dans le pays. Vernaculus a donc lui aussi deux sens : 1. relatif aux esclaves nés dans la maison ; 2. qui est du pays, indigène, national. Gaffiot cite même une locution trouvée chez Varron, un écrivain latin qui a vécu de 116 à 27 av. J.-C. : vocabula vernacula, qu’il traduit par « termes en langue nationale ». Varron prend le mot « nation » dans le sens de « langue du groupe », par opposition à « langue étrangère ». Il désigne évidemment la langue parlée par la communauté, et non une langue qui serait parlée par les esclaves. Si nous nous reportons au Trésor de la langue française informatisé (1994, ATILF – CNRS & Université de Lorraine), nous y trouvons le mot « vernacule » employé par Rabelais (1552) dans le sens de « langue maternelle » ; et dans l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert (1765), l’adjectif « vernaculaire » est défini comme : « tout ce qui est particulier à un pays ».

Le retour à l’étymologie pour discréditer l’usage d’un terme va parfois à rebours du principe même de l’évolution linguistique. Les mots, en évoluant dans l’histoire, perdent certaines de leurs connotations et en acquièrent de nouvelles. C’est le cas ici où l’on voit le passage du sens 1 au sens 2. Bien des mots du lexique seraient à bannir si l’on s’en tenait strictement à leur étymologie.

La langue vernaculaire est donc la « langue locale », qui est parlée au sein d’une communauté donnée, quelle que soit sa taille. On peut aussi l’appeler « langue ethnique », par opposition à la langue véhiculaire ou « langue trans-ethnique, ou supra-ethnique ». Cependant, les trois dernières expressions sont à leur tour problématiques, la notion d’« ethnie » n’étant pas toujours clairement définie.

Langue « locale », « véhiculaire », « transnationale » (dans un vocabulaire actuel, désignant une langue attestée dans plusieurs pays) sont certainement les termes les moins chargés de connotations négatives. De même que, au lieu de l’adjectif « population indigène », qu’on ne trouve plus que dans des écrits datés, on parle volontiers de « population autochtone » dans le sens de « Qui est issu du sol même où il habite, qui n’est pas venu par immigration ou n’est pas de passage ». Cependant, si l’on applique strictement ce sens aux peuples du Cameroun par exemple, il n’y en a pas un qui ne vienne d’ailleurs. Tout dépend donc de l’échelle historique à laquelle on se place.

Henry Tourneux

Langue véhiculaire

 

On ne rencontre guère cet adjectif en dehors de l’expression « langue véhi­culaire ». Ce mot dérive du nom « véhicule » dont le premier sens, d’après le Petit Robert, est : « ce qui sert à transmettre, à faire passer d’un lieu à un autre ». La langue véhiculaire est celle qui permet de faire passer l’information entre personnes qui ont des langues premières (ou « maternelles ») différentes. Dans une région fortement multilingue, où il existe une grande fragmentation linguistique, les nécessités de la vie en commun font émerger une langue vernaculaire particulière, qui se trouvera profondément transformée pour permettre l’intercommunication. Ces transformations peuvent avoir trait à la prononciation (certains sons, difficiles à prononcer, seront remplacés par d’autres, proches, mais dépourvus de difficultés particulières). Elles peuvent aussi toucher la grammaire (certaines formes verbales seront éliminées, certaines constructions disparaîtront). En bref, la langue originale se trouvera simplifiée à tous les niveaux.

La langue véhiculaire n’est, en principe, la langue première de personne. Elle vient s’insérer dans un répertoire individuel qui comprend déjà au moins une langue première.

Henry Tourneux

Langue officielle

 

D’après Le Robert, la « langue officielle » est une « langue dont l’emploi est statutairement reconnu dans un État […] pour la rédaction des textes officiels émanant de lui ». En Afrique francophone, la langue officielle est généralement le français, une langue héritée de la colonisation. Un pays francophone peut cependant avoir plusieurs langues officielles : c’est le cas du Tchad, avec le français et l’arabe, ou du Cameroun, avec le français et l’anglais. On peut aussi avoir des langues africaines comme « langues officielles ». Le Rwanda, par exemple a décidé d’octroyer le statut de « langue officielle » au kinyarwanda, au kiswahili, à l’anglais et au français.

Le statut des langues est soumis aux aléas des choix politiques et telle langue, qui est aujourd’hui officielle, peut redevenir étrangère quelque temps après.

Le grand public a tendance à n’attribuer le statut de « langue » qu’à la langue officielle, les autres étant alors reléguées au rang de « dialectes ».

Henry Tourneux

Langue nationale

 

L’expression « langue nationale » prête à confusion, car on lui attribue au moins trois sens différents. Dans un premier sens, on désigne ainsi la langue ou les langues officielles de la communauté politique constituée en un État-Nation. Il est préférable, en ce cas, de parler de langue(s) officielle(s).

Dans un deuxième sens, on entend par « langue nationale » toute langue parlée par un groupe de personnes vivant sur le territoire national et ressortissant à la nation, sachant qu’il y a aussi sur le sol national des personnes de nationalité étrangère, qui ne ressortissent donc pas à la nation. Au Cameroun par exemple, c’est le cas des Igbo, entre autres. En ce sens, on peut dire que le Cameroun a environ deux cent cinquante langues nationales. De ce point de vue, le statut de langue nationale ne dépend pas du bon vouloir des autorités politiques, il est imposé par la situation.

Dans un troisième sens, on entend par « langue nationale » une langue parlée sur le territoire national, à laquelle le pouvoir politique attribue un statut particulier, en fonction, généralement, du nombre de ses locuteurs, statut particulier qui la place au-dessus des autres langues parlées sur le territoire national, mais en-dessous de la ou des langues officielles. Le choix d’une ou de plusieurs « langues nationales » dépend donc d’une décision politique et est sujet à fluctuations. En Mauritanie, par exemple, à côté de l’arabe, langue officielle, il y a actuellement trois « langues nationales » qui sont reconnues comme telles : le pulaar, le sooninke et le wolof.

Indépendamment de ces situations, l’expression « langues nationales », utilisée au pluriel, peut aussi avoir un sens « militant », pour distinguer les langues africaines des anciennes langues coloniales.

Henry Tourneux

Langues africaines

 

L’Afrique concentre environ le tiers des langues du monde, soit plus de 2 000. Il est difficile cependant d’en donner un nombre exact, car tout le monde ne s’accorde pas sur leur statut. Si l’on prend, par exemple, le cas de la langue peule, qui est parlée du Sénégal jusqu’aux rives de la mer Rouge, pour certains auteurs, elle compte pour une unité-langue, caractérisée par une diversification interne en variétés dialectales. Pour d’autres, il existe certes une macro-langue peule abstraite, mais elle regrouperait neuf langues individuelles. On ne parle plus alors de variétés dialectales. Pour cette langue, on passe donc d’un nombre de 1 à 9 suivant la façon dont on analyse ses variétés. D’autre part, chaque année, il y a des langues africaines qui disparaissent et d’autres que l’on découvre. En outre, sur le long terme, on en voit naître de nouvelles, issues souvent de contacts prolongés entre langues africaines et arabe/ anglais/ portugais/ français.

S’il est un domaine où la connaissance des langues africaines a beaucoup évolué depuis le milieu du XXe siècle, c’est celui de leur classification. En 1955, Joseph Greenberg reprend en un seul volume des articles parus dans le Southwestern Journal of Anthropology en 1949, 1950 et 1954, où il disqualifie radicalement les classifications antérieures, basées sur des théories évolutionnistes et/ou racistes voire mythologiques ou sur des rapprochements typologiques. Dans une édition ultérieure (1963), il produira son ouvrage définitif. Il y présente 5 phylums ou superfamilles : Niger-Congo, Afroasiatique, Khoisan, Chari-Nil, Nilo-Saharien et Niger-Kordofanien. La plupart des spécialistes actuels (Nurse et Heine, 2004 ; Bonvini, 2011 ; Dimmendaal, 2011) reconnaissent l’existence de 4 phylums, à savoir Afroasiatique, Nilo-Saharien, Niger-Congo, Khoisan.

Voici quelques noms de langues africaines, classées par phylums, et géographiquement, du nord au sud:

    • Afroasiatique :  hausa (ou haoussa) ; tamasheq (ou touareg) ; somali 
    • Nilo-Saharien :  kanuri (ou kanouri) ; ngambay ; soŋay (ou songhay)
    • Niger-Congo :  wolof ; fulfulde, pulaar (ou peul) ; bamanan (ou bambara) ; akan ; yoruba ; (ou yorouba) ; igbo ; ewondo ; kiswahili (ou swahili), kikoongo (ou kikongo), lingala, sango, zulu (ou zoulou)
    • Khoisan :  langues des « Hottentots » et des « Bushmen » d’Afrique australe

Cette classification est étayée par la méthode comparative, qui établit les affinités entre langues en en comparant le vocabulaire. Des divergences existent et existeront sans doute encore longtemps au niveau de la sous-classification dans les phylums. Il n’est pas impossible non plus qu’à l’avenir de nouveaux regroupements voient le jour. Des tentatives sont faites en ce sens de temps en temps, sans toutefois emporter l’adhésion générale.

« Alors que certains pays africains, tels que ceux d’Afrique du Nord, n’abritent que peu de langues, beaucoup d’autres comptent de nombreuses communautés linguistiques au sein de leurs frontières. Le Nigeria en aurait presque 500, le Cameroun 300, et trois autres pays, plus de 100. Cette prolifération est la source d’un problème pratique de communication dans un pays donné défini en termes de nation, problème qui est souvent « résolu » par l’emploi, comme langue nationale ou officielle, de la langue de l’ancien colonisateur, ou de l’arabe ; on réduit ainsi au rang de “dialectes” locaux toutes les autres langues, dont certaines peuvent être parlées par des millions de locuteurs et dotées d’une riche littérature orale et écrite […] (Nurse et Heine, 2004, p. 11) ».

On entend encore souvent dans les médias occidentaux (et même africains) parler des « dialectes africains ». Ils s’opposeraient aux langues comme le français, l’anglais, l’espagnol, l’italien, l’allemand, le russe, le chinois, etc. Elles seules seraient dignes de ce nom, parce qu’elles seraient écrites, auraient une grammaire et un dictionnaire et pourraient exprimer des notions abstraites. La colonisation a même poussé les locuteurs africains à intérioriser cette vision dévalorisante.

On répondra à ces assertions en disant que ce n’est pas le caractère écrit qui est définitoire d’une langue, mais le fait qu’elle serve de moyen de communication oral entre personnes. Toute langue, fût-elle purement orale, est structurée par des règles qui régissent les sons et les mots qui la composent. En outre, la fonction même du langage implique la capacité d’abstraction. Si l’on dit « paatuuru » en fulfulde pour désigner un chat, c’est que l’on a la capacité d’abstraire les caractéristiques qui distinguent le chat du chien et de tous les autres animaux, et de reconnaître ces caractéristiques dans toutes sortes de chats que l’on pourrait voir. On peut même parler de « chat » en l’absence de tout animal correspondant à cette dénomination. Bien des langues africaines ont, par ailleurs, la capacité de générer des noms abstraits (de qualité, par exemple), grâce à des préfixes ou des suffixes ajoutés à un radical correspondant à une réalité concrète.

Pour finir, même lorsqu’il n’existe pas de dictionnaire écrit pour telle langue, ses locuteurs ont accès, dans leur esprit, à un répertoire lexical qui constitue bien pour eux leur dictionnaire. Les linguistes s’appliquent à écrire toutes les langues vivantes  et à produire des dictionnaires de plus en plus riches et précis.

 


Note:

L’ expression  “langues africaines” est utilisée ici dans un sens restreint, car elle ne prend pas en compte les langues d’Afrique du Nord comme le berbère et l’arabe.

 


Références:

    • Bonvini, Emilio (responsable), 2011, « Les langues d’Afrique et d’Asie du Sud-Ouest », dans Dictionnaire des langues, sous la direction d’Emilio Bonvini, Joëlle Busuttil et Alain Peyraube, Paris, PUF, p. 1-394.
    • Dimmendaal, Gerrit J., 2011, Historical Linguistics and the Comparative Study of African Languages, Amsterdam / Philadelphie, Benjamins, xviii + 421 p.
    • Greenberg, Joseph H., 1955, Studies in African Linguistic Classification, New Haven, The Compass Publishing Company, 116 p.
    • Greenberg, Joseph H., 1963, The Languages of Africa, Indiana University, La Hague, Mouton, viii + 177 p.
    • Heine, Bernd et Nurse, Derek (dir.), 2004, Les Langues africaines, traduction et édition françaises sous la direction d’Henry Tourneux et Jeanne Zerner, Paris, Karthala, 468 p.

Henry Tourneux

Dialecte

 

Ce mot est encore souvent utilisé pour désigner les langues à tradition orale, princi­palement celles d’Afrique. En Europe, on aurait des langues, comme l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le français, l’italien, etc. En Afrique, on aurait des dialectes, comme le wolof, le bambara, le peul, le baoulé, etc. Le dialecte serait caractérisé par l’absence de grammaire et de dictionnaire, un vocabulaire réduit, dénué, notamment, de mots abstraits. Le mot, en ce sens, est un héritage de la colonisation. Il a pour objectif de dévaloriser certaines langues et les gens qui les parlent. Remarquons cependant que tous les acteurs de la période coloniale ne partageaient pas ce point de vue. Ainsi, Maurice Delafosse, alors administrateur en chef des Colonies, publiait en 1912 un ouvrage intitulé Haut-Sénégal-Niger : Le pays, les peuples, les langues, l’histoire, les civilisations.

Pour le spécialiste de la linguistique historique, le dialecte sera la résultante d’un processus de différenciation à partir d’une langue-mère. C’est par exemple le cas du latin. En se répandant dans tout l’empire romain, la langue latine s’est diversifiée au point que, au bout de quelques siècles, elle a donné naissance à un ensemble de dialectes dont l’ensemble forme ce que l’on appelle maintenant la famille des langues romanes. Parmi les langues romanes, on trouve le portugais, l’espagnol, le français, l’italien, le roumain, etc. Au bout de ce processus évolutif, ces dialectes sont devenus bien distincts, à la fois du latin, la langue-mère, et entre eux. Ainsi, les Portugais ne comprennent pas la langue française, à moins de l’avoir apprise, et vice-versa.

Pour le linguiste qui étudie les langues telles qu’elles sont actuellement, indépendamment de leur histoire, le dialecte sera une variété d’une même langue, ou une subdivision à base géographique d’une même langue. Sur le terrain, il y a généralement intercompréhension forte entre dialectes contigus, mais intercompréhension plus difficile entre les deux bouts de la chaîne.

Voici l’exemple d’une langue A, répandue sur un vaste territoire. Elle s’est progressivement différenciée en A1, A2, A3, A4. Ces quatre variétés se trouvent dispersées sur un axe Ouest-Est, A1 étant à l’Ouest et A4 étant à l’Est. A1 et A2, A2 et A3, A3 et A4 se comprendront assez bien entre elles, du fait qu’elles sont contiguës. A1 et A3, A2 et A4 se comprendront un peu plus difficilement car elles sont un peu plus distantes géographiquement. Entre A1 et A4, il se peut que la communication soit devenue difficile. Cet exemple fictif correspond à peu près à la situation de la langue peule en Afrique. Le pulaar, qui correspondrait à A1, n’est effectivement pas immédiatement intercompréhensible avec le fulfulde du Cameroun, qui correspondrait à A4. Dans un tel cas de figure, on considérera A1, A2, A3 et A4 comme les dialectes d’une même langue A.

Nous retiendrons donc, ici, que le dialecte est une variété de langue intercompréhensible (c’est-à-dire que la personne qui parle un dialecte A de telle langue et la personne qui parle le dialecte B de la même langue peuvent se comprendre), l’intercompréhension pouvant être plus ou moins grande. Il n’y a donc aucune connotation négative liée au mot « dialecte » pris en ces sens. Cependant, on utilise souvent comme synonyme l’expression de « variante dialectale », qui suscite moins de réticences.

Henry Tourneux

Glottophagie

 

Mot forgé par Louis-Jean Calvet (1974) sur le modèle d’« anthropophagie ». L’anthropophagie désigne le fait, pour un être humain, « de consommer de la chair humaine1 ». Le Trésor de la langue française informatisé 2 donne « cannibalisme » pour synonyme d’« anthropophagie ».

La glottophagie est le fait, pour un groupe social, de « dévorer » la langue de l’autre.

Le groupe « glottophage », en Afrique, constitué par l’entreprise coloniale, refuse d’admettre la différence linguistique de l’Autre et le contraint à s’aligner sur sa propre langue (étrangère). Ce groupe étant politiquement dominant, il nie par la même occasion la culture et l’organisation sociale de l’Autre.

Pour arriver à ses fins, le groupe « glottophage » dévalorise les langues africaines en leur déniant le statut de langues. Après les avoir qualifiées de patois ou de dialectes, il peut donc justifier leur élimination. Selon L.-J. Calvet, la glottophagie s’opère en deux stades. Au départ, les classes locales supérieures adoptent la langue coloniale (dominante) pour assurer leurs intérêts auprès de la puissance coloniale, et elles délaissent les langues locales (dominées). De bilingues, elles deviennent progressivement monolingues. À un deuxième stade, on a donc une classe monolingue au pouvoir qui n’a accès qu’à la langue dominante, face à un peuple citadin bilingue et un peuple rural toujours monolingue car exclu de la scolarisation. Après les indépendances, les classes dirigeantes ont pris le relais de la puissance coloniale et ont, très souvent, continué l’œuvre d’élimination des langues africaines.

Ce scénario est évidemment trop schématique et ne peut rendre compte de toutes les situations linguistiques coloniales ou postcoloniales. En effet, toutes les classes locales dirigeantes n’ont pas eu la même attitude vis-à-vis de la langue coloniale. Cela s’est traduit, en bien des lieux, par un refus de l’école étrangère.

Il faut bien noter ici que, lorsque l’on parle de glottophagie, c’est de façon métaphorique et que ce n’est pas une langue X qui « dévore » une langue Y, mais les locuteurs d’une langue X, appartenant à un groupe sociopolitique particulier (colonisateur), qui « dévorent » la langue des locuteurs de langue Y. Il n’y a donc pas, comme certains sociolinguistes aiment à le dire, une « langue tueuse » (killer language » (Mufwene 2005) et une langue assassinée. Ce qui est en jeu, c’est un rapport de pouvoir entre locuteurs de langues différentes.

Toute situation de plurilinguisme n’entraîne pas automatiquement de glottophagie, évidemment. Ainsi, des locuteurs de langues différentes cohabitant au quotidien, étant en contact dans leurs activités économiques et culturelles et entretenant des interactions en contexte d’oralité, ne se trouvent pas forcément dans un rapport de force et de domination.

 


Renvois:

1  https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9A1923

2  https://www.atilf.fr/ressources/tlfi/

 


Références:

    • Calvet Louis-Jean, 1974, Linguistique et colonialisme : Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 252 p.
    • Mufwene Salikoko S., 2005, « Globalization and the myth of killer languages: What’s really going on? », Perspectives on endangerment 5, p. 19-48.

Henry Tourneux

Chanson

Le mot vient du latin cantiōnem, accusatif de cantio (1) « chant, chanson », attesté chez Plaute ; (2) « incantation, enchantement, charme », attesté chez Caton l’Ancien et chez Cicéron. Cantio est lui-même un dérivé de canō « chanter » ;*kan- est une racine indo-européenne, qui a donné, entre autres, le nom de la poule (hen) en anglais.

Jusqu’à la fin du xiiie siècle, poésie et musique formaient un tout indissociable dans la littérature française. C’était l’époque de la chanson de geste (épique) et de la chanson des troubadours (lyrique). Au même moment, on avait également, parallèlement à ces compositions savantes, des chansons populaires composées de couplets en vers assez brefs, entrecoupés d’un refrain.

Depuis le milieu du xixe siècle, des poètes ont baptisé « chansons » des textes en vers courts, de longueur variable, formulés dans une langue relativement simple. On a ainsi, entre autres,

Chansons des rues et des bois (Victor Hugo)

Chanson d’automne (Poèmes saturniens, Paul Verlaine)

La chanson du mal-aimé (Alcools, Apollinaire)

Chanson d’automne (Corona benignitatis anni, Paul Claudel)

Si ces chansons de poètes sont généralement dépourvues de refrains, on trouve quand même des cas où l’écrivain s’est plié à cette contrainte. Par exemple, dans « Les chants du crépuscule » de Victor Hugo, on trouve un texte intitulé « Autre chanson » (p. 286), qui comporte le refrain suivant :

Ô ma charmante,

Écoute ici

L’amant qui chante

Et pleure aussi.

Actuellement, en Occident, l’appellation de « chanson » est appliquée principalement à la « chanson de variété ». Elle comporte un texte en versets assez courts, rimés, mis en musique et interprété par un chanteur ou une chanteuse. Les couplets sont entrecoupés d’un refrain généralement reproduit à l’identique du début à la fin. On note parfois, comme dans la « Chanson pour l’Auvergnat » de Georges Brassens, que le refrain subit une légère variation d’une répétition à l’autre.

Dans le cadre des littératures en langues africaines, nous proposons de réserver le nom de « chanson » aux créations présentant les caractéristiques suivantes :

texte en versets courts, rimés ou non, disposés en strophes entrecoupées d’un refrain fixe ou variant légèrement, destiné à être chanté a cappella ou avec un accompagnement instru­mental plus ou moins développé ;

le chanteur ou la chanteuse peuvent aussi être accompagnés d’un chœur plus ou moins fourni ;

les compositeurs de ces textes sont clairement identifiables, à la différence des auteurs de chants rituels, des chants intervenant dans les contes, des chants de travail, des berceuses, etc.  ;

il n’y a pas nécessairement identité entre celui ou celle qui exécute la chanson et celui ou celle qui l’a composée, contrairement aux chants des griots ;

thématiquement, elle ne connaît guère de limitations ;

la chanson n’est pas liée à un contexte spécifique de performance (à la différence des chants rituels, des chants intervenant dans les contes, des chants de travail, des berceuses, etc.).

La chanson (paroles et musique) est généralement protégée par copyright. Elle est exécutée en concert (public ou privé), dans un contexte récréatif, et diffusée par tous les médias modernes (disque compact, DVD, Internet, radio, télévision). Dans les médias audiovisuels, elle est souvent mise en scène dans un clip vidéo qui lui assure une audience supplémentaire. Tout un chacun peut l’exécuter dans un cadre privé.

La chanson n’est donc qu’un type spécifique de chant.

Henry Tourneux

Bibliographie

GAFFIOT Félix, 2000, Dictionnaire latin-français, nouvelle édition revue et augmentée sous la direction de Pierre Flobert, Paris, Hachette.

HUGO Victor, 1984, Poésies, Volume 1 « Les Feuilles d’automne » ; « Les chants du crépuscule », Paris, Imprimerie nationale.

REY Alain (dir.), 2001, Le Grand Robert de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert.

Van GORP et al., 2001, Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion.