Récit de voyage

 

Les frontières du récit de voyage sont poreuses et témoignent d’une certaine instabilité générique lié aux textes – pourtant très anciens – qui relatent des expériences vécues lors de pérégrinations plus ou moins lointaines. Autobiographie, notes historiques ou ethnographiques informent le plus souvent les textes et les termes qui les désignent portent la marque de cette complexité : dans le monde arabe, certains textes sont désignés comme tarikh (récits historiques) alors que le terme de rilha semble plus volontiers réservé aux récits de voyage mais celui de risala (lettre, message) est aussi utilisé, par exemple pour le fameux récit d’Ibn Fâdlan relatant son voyage chez les Bulgares de la Volga (ce voyage, est, de fait, une ambassade). Dans le monde swahili, un texte autobiographique comme la maisha de Tippu Tip relate avant tout des voyages et diffère peu dans son contenu d’autres récits désignés comme safari (voyage) ou khabar (rapport). Dans la sphère européenne, il suffit de songer à la fortune d’Hérodote auprès d’écrivains contemporains considérés comme « voyageurs » (ainsi Jacques Lacarrière, En cheminant avec Hérodote ou, plus récemment Ryszard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote) pour souligner combien les écrits se nourrissent de multiples sources et modèles.

Si l’on veut cependant tenter une définition du genre, notamment dans ses premières manifestations, la notion de récit – et de récit autobiographique, effectivement vécu par celui qui raconte – domine, associé à l’idée de transmission de connaissances. Un récit de voyage pourrait ainsi être décrit comme un « récit rapportant des faits dignes d’être connus du plus grand nombre » et ce, le plus souvent, concernant des territoires considérés comme lointains au regard de la société de d’origine.

Cette définition souligne un genre dont le contenu informatif est fort, qui met en avant le lien entre littérature et savoir. La manière de conserver et faire circuler les informations variant selon les contextes, la question du mode de transmission est ici primordiale et influe sur nos connaissances : l’exemple du Devisement du monde, dicté par Marco Polo à Rusticello qui le fixe de manière écrite, en témoigne. Qu’en connaîtrions-nous aujourd’hui sans cette mise à l’écrit ? Le voyage n’étant pas l’apanage d’un peuple ou d’une culture, il est vraisemblable que nombre de récits ont dû circuler de manière orale et informer d’autres récits passés ou non à la postérité sans pourtant laisser de traces immédiatement identifiables. Dans la sphère swahili, au milieu du XIXème siècle, les récits caravaniers se transmettaient bien plus volontiers par oral que par écrit. La question du passage de la mémorisation d’informations à la transmission par écrit est donc intéressante : quelles sont les motivations qui poussent à consigner « sur le papier » les connaissances glanées en chemin ?

Les textes « canoniques » du genre – au premier chef, Le devisement du monde déjà cité – sont avant tout liés à l’économique et au politique, ce sont des témoignages liés à des ambassades diplomatiques et les informations rapportées – qu’elles soient avérées ou non – sont assez précieuses pour être conservées : Marco Polo organise sa relation autour de son séjour à la cour du grand Khan ; Ibn Fâdlan est envoyé en 921 par le calife de Bagdad al-Muqtadir dans ce qui est appelé le « pays des Bulgares ». La religion occupe également une place non négligeable dans les pérégrinations : dans la sphère arabe, un certain nombre de voyageur partent comme pèlerins vers la Mecque et dans cas d’Ibn Battûta, le voyage est conçu comme un voyage de découvertes des terres musulmanes dans le monde. Dans tous ces cas, les informations n’intéressent pas le seul voyageur, mais également la société d’origine, lorsque ce n’est pas directement le pouvoir en place.

Témoignage de la mise en contact des mondes et des hommes, le récit de voyage est un lieu privilégié de l’expression de la conscience de soi et des idéologies à l’œuvre – parfois également de leur remise en cause. Siècle de la révolution industrielle, des innovations technologiques et du développement des moyens de communication, le XIXème siècle voit logiquement la multiplication des récits d’exploration, liée à la pénétration et la colonisation progressive de nombreux territoires. En Europe, les récits, dont la part « scientifique » est au départ jugée essentielle (relevés topographiques et hydrométriques, établissement de cartes…), glissent progressivement vers le récit d’aventures, notamment après les succès retentissants du journaliste Stanley qui influencent durablement le genre (travail de la description des paysages ; dramatisation du récit). La place faite à la subjectivité devient plus importante en regard des informations factuelles transmises. Ce trait n’est pas forcément partagé dans les récits de voyages relatés en langues non-européennes.

En effet, le genre, déjà bien identifié dans le monde arabe, n’est pas l’apanage des seuls Occidentaux et les voyageurs qui sillonnent le monde sont nombreux : Mirza Isfahani Khan relate ses voyages (Asie, Afrique, Europe) en persan ; Rifat el Tawtâwi rédige en arabe L’or de Paris, qui relate son séjour à Paris (1826-1831) et les réflexions suscitées par une telle expérience. L’ottoman Ömer Lüfti rédige en turc un court témoignage de son séjour au Cap (1862-1866). En Afrique de l’est, des textes sont également suscités, en arabe et en swahili. Ainsi les textes du Shayk ‘Abd al-Aziz al-Amawi rédigés à la demande du sultan Bargash (ainsi le Tarikh Ruwuma mais aussi le Tarikh al-rilha ila barr al-Tunj li dawla al-‘aliyya) ou les Safari za Wasuaheli collectés par Carl Velten. Si les textes publiés sont bien le fruit de l’expérience d’informateurs et auteurs africains, leur mise à l’écrit se fait au sein d’une entreprise coloniale. Ce passage d’une tradition orale à une publication européenne et la manière dont cette dernière influe sur le récit est particulièrement visible dans les Safari za Wasuaheli. A ce titre, un des récits les plus intéressants de par son contenu et de par la réflexion qu’il donne des rapports entre savoir, oralité et écriture est sans doute l’ouvrage d’Ham Mukasa, rédigé en ganda et retraçant le séjour du katikiro (premier ministre) Apolo Kagwa à Londres, lors du couronnement d’Edouard VII. S’intéressant de près à la question de l’écriture et de la sauvegarde des traditions comme de la mémoire, le texte offre une mise en abyme intéressante de la transmission de l’information en relatant la palabre entre le premier ministre et les habitants lors de son retour à Kampala.

Le genre, aujourd’hui très prisé dans le monde occidental, semble avoir donné assez peu de développements écrits en langues non-européennes. Les récits de voyage s’écrivent sous toutes les latitudes, mais en privilégiant les modèles occidentaux où la part de la subjectivité est allée grandissante, développant un lien fort avec les écritures de soi.

Nathalie Carré

Bibliographie indicative

RICARD Alain (dir.) Voyages de découvertes en Afrique. Anthologie 1790-1890. Paris : Robert Laffont, 2000.

Voyageurs arabes (Ibn Fâdlan, Ibn Jubayr, Ibn Bâttuta et un auteur anonyme). Textes traduits, présentés et annotés par Paule Charles-Dominique. Paris : Gallimard, bibliothèque de la Pléiade n°413, 1995.

De la côte aux confins. Récits de voyageurs swahili (Mtoro bin Mwenyi Bakari, Sleman bin Mwenyi Chande, Abdallah bin Rachid, Selim bin Abakari). Textes traduits, présentés et annotés par Nathalie Carré. Paris : Cnrs éditions, 2014.

FONKOUA Romuald (ed.). Les discours de voyages. Afrique, Antilles. Paris : Karthala, 1999.

AL-AMAWI ‘Abd el Aziz. Tarikh Ruwuma. An account of the journey of 1879-1880 et Tarikh al-rilha ila barr al-Tunj li dawla al-‘aliyya al-‘arrabiyya al-sa’idiyya. Ms n°1345 et n°1346 de la collection des écrits du Shaykh conservés en Oman.

AL- TAHTAWI Rifâ’a. L’Or de Paris. Traduit de l’arabe par Anouar Louca. Paris, Sindbad – Actes Sud, coll. « La bibliothèque arabe »,‎ 1988.

Ibn FADLAN. Voyage chez les Bulgares de la Volga. Paris : Sindbad, 1988.

GEIDER Thomas. « Early Swahili Travelogues » dans Sokomoko : Popular Culture in East Africa, W. GRAEBNER ‘éd.). Amsterdam & Atlanta : Rodopi, p. 27-65.

KAPUCINSKI Ryszard, Mes voyages avec Hérodote. Traduit du polonais par Véronique Patte. Paris : Plon, 2008. Réédition poche : Pocket, 2008.

KHAN Mirza Isfahani, The Voyages of Mirza Abu Taleb Khan in Asia, Africa and Europe in the years 1799-1803, written by himself in the Persian Language. Londres: 1810 (2 vol.)

LACARRIERE Jacques. En cheminant avec Hérodote. Paris : Seghers, 1981. Réédition poche : Paris : Hachette, coll. « Plurielle », 2011.

LÜFTI Ömer. D’Istanbul à Cape Town : pérégrinations d’un turc en Afrique du Sud, 1862-1866. Traduit du turc par Xavier Luffin. Paris : L’Harmattan, 2010 (édition en turc moderne : Ümitburnu Seyahatnamesi. Istanbul, 1994)

MUKASA Ham. Uganda’s Katikiro in England: Being the Official Account of His Visit to the Coronation of His Majesty Edward VII. London: Hutchinson & Company, 1904. Réédition présentée et annotée par GIKANDI Simon : Manchester University Press, 1998.

POLO Marco. Le devisement du monde (également Le livre des merveilles et Le Millione). Edition poche : Paris : La découverte, 2011.

VELTEN Carl. Safari za Wasuaheli. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1901.

Biographie

 

Née en Grèce au IVème siècle avant Jésus-Christ, la biographie apparaît étymologiquement comme le fait d’écrire la vie d’une personne (de bios vie et graphein écrire).

Si l’on s’en tient à cette définition relativement large, la biographie recouvre en partie des genres tels que le panégyrique, l’éloge, l’oraison funèbre… Pourtant, le terme même de biographie apparaît relativement tardivement dans les langues européennes, au tournant du XVIème et du XVIIème (ainsi en anglais, en allemand et en français). Il dénote alors une certaine rigueur scientifique en regard des termes précédemment cités et exclut les développements ultérieurs de biographie romancée ou fictive. Le genre sous-entend, du moins au départ, que l’existence de la personne dont la vie est relatée est avérée (ou supposée telle).

Si le terme est donc apparu relativement tardivement (on lui préfère auparavant les appellations « Vie de » ou « Histoire de »), le genre lui-même est ancien, lié à la nécessité dans toute culture de garder mémoire des hauts faits d’une personne ou d’une lignée, comme en témoigne par exemple l’importance du griot dans un certain nombre de sociétés africaines. Le rôle didactique de la biographie est essentiel : on conserve la mémoire d’une vie digne d’être connue et transmise, notamment parce qu’elle transmet des valeurs partagées par la société d’origine. La question se pose alors du choix des vies relatés : il s’agit, la plupart du temps, d’hommes (plus rarement de femmes) de haute naissance ou bien dont les vies apparaissent exemplaires : vies des grands orateurs (ainsi les Vies rédigées par Plutarque (Plutarque, s. d.)), vie de saints (les hagiographies sont nombreuses), de personnages qui se sont distingués par leurs actions – notamment les faits d’armes. Une inflexion se produira par la suite, accompagnant l’évolution des sociétés. Les biographies d’individus plus « communs » entreront ainsi progressivement sur la scène littéraire à mesure que l’homme du peuple deviendra lui aussi objet de discours. Cette attention accordée à la vie de l’homme banal est cependant loin d’être dominante, et, dans le monde contemporain de l’édition, pour quelques titres consacrés aux existences de tout un chacun, combien plus nombreux sont ceux qui s’intéressent aux individus liés au pouvoir (sous quelque forme que prenne celui-ci : politique, médiatique, artistique…).

Lieu où s’exprime ce qu’une société valorise dans la vie d’un homme, la biographie s’est infléchie diversement selon les cultures. En Afrique, la dimension exemplaire et mémorielle reste importante, ce qui explique que les premières existences ayant fait l’objet de publications aient souvent été consacrées à des lignées royales. Le passage à l’écrit a souvent été motivé par le travail missionnaire ou par la colonisation (voir par exemple les biographies de rois du Borno rédigées en kanuri par Sigismund Wilhem Koelle en 1854) mais le fond biographique des littératures orales leur préexistait bien évidemment.

Si le parcours de l’individu est souvent englobé au sein de la lignée, cela n’est pas toujours le cas. L’attention portée à l’individu est bien réelle mais c’est le versant didactique de l’existence qui est mis en valeur : ainsi l’écrivain Shaban Robert (Robert, 1991), retraçant en swahili la vie de la chanteuse de taarab Siti binti Saad, souligne la conformité de la vie de celle-ci avec les valeurs de la société traditionnelle (alors que la vie de la chanteuse peut également apparaître transgressive à certains égards). Amadou Hampâté Bâ consacre son ouvrage Vie et enseignement de Tierno Bokar (Bâ, 1980) à une personnalité importante de la mystique soufie. Si en Occident, ce versant « d’exemplarité » existe bel et bien, il est cependant intéressant de noter que loin de louer la conformité aux valeurs traditionnelles, l’attention des biographes s’est à l’inverse de plus en plus souvent portée vers des parcours de vie « hors-normes » et volontiers transgressifs. L’ouvrage que consacre Emmanuel Carrère à Edouard Limonov (Carrère, 2014) peut en être un exemple, mais d’autres existent en nombre. Dans la littérature africaine, le parcours peut bien s’éloigner du « droit chemin » mais c’est le retour sur celui-ci qui est valorisé, comme peut en témoigner le récit rédigé en igbo par Pita Nwana Omenuko ou le repentir d’un marchand d’esclaves (Nwana et Ugochukwu, 2010). Ceci dit, on se trouve ici face à un cas de biographie romancée (celle du chef Igwegbe Odum), ce qui pose de manière intéressante les rapports entre informations biographiques et manière de les conserver entre formes littéraires variées.

Nathalie Carré

Bibliographie indicative :

Bâ A.H., 1980, Vie et enseignement de Tierno Bokar: le sage de Bandiagara, Paris, Seuil (Points), 254 p.

Carrère, E., 2014, Limonov, Folio, S.l., Gallimard, 488 p.

Nwana N., Ugochukwu F., 2010, Omenuko ou Le repentir d’un marchand d’esclaves: premier roman en langue igbo (Nigeria), Paris, Karthala.

Plutarque, s. d., Vies des hommes illustres.

Robert S., 1991, Wasifu wa Siti binti Saad, Dar es Salaam, Tanzania, Mkuki na Nyota.