Conte

 

Le terme est ici employé pour désigner des récits fictifs relativement brefs (en moyenne de une à une dizaine de pages) dont l’existence est attestée dans le répertoire patrimonial d’une société donnée. Il s’agit de ce que les folkloristes nomment généralement « conte populaire ». Comme ce concept a de très larges correspondances translinguistiques et transculturelles (tale, Märchen, cuento etc.), qu’il existe en des formes très proches dans les cultures du monde entier (voir Aarne et Thompson : The Type of the Folktale), il n’est pas trop malaisé à caractériser, d’autant qu’il obéit en général à des traits formulaires repérables : formules d’introduction, de conclusions, intermèdes chantés ou linguistiquement travaillés du point de vue des sonorités…

Pour ce qui est de l’Afrique, contrairement à l’épopée qui n’est pas attestée dans toutes les sociétés du continent, le conte est certainement l’un des genres les plus répandus et on le rencontre partout, du moins en Afrique de l’Ouest[1]. Il a fait l’objet de collectes très anciennes (Equilbecq 1913-1916 [rééd. 1972] ; Frobenius 1921-1928). Depuis, la collecte, la transcription et la traduction des contes n’a jamais cessé mais les procédures se sont considérablement affinées. Il existe aussi des écrivains africains qui se sont emparés des répertoires de contes de leur société pour en publier un échantillon dans des langues européennes, par exemple les francophones Bernard Dadié (Le Pagne noir Présence Africaine 1955) et Birago Diop (Contes d’Amadou Koumba Présence Africaine, 1956 et Nouveaux Contes d’Amadou Koumba, ibid. 1958) . Ne feront toutefois l’objet d’entrées dans cette encyclopédie que les contes publiés dans une langue africaine, qu’il s’agisse de contes réécrits par un auteur africain à partir de sources orales ou de contes recueillis et publiés par des folkloristes (très souvent en version bilingue).

Dans les langues et cultures africaines, ce genre se distinguera d’autres récits patrimoniaux brefs, en particulier de l’histoire drôle ou l’histoire dite « de rumeur » dont l’attestation patrimoniale est plus récente et moins valorisée (voir par exemple le maye des Wolof) ou encore de ce que le français traduit par « mythe » pour les sociétés qui font la distinction entre plusieurs types d’histoires merveilleuses, disant les unes mensongères (contes) et les autres vraies (mythes) et disposant de deux noms distincts pour désigner chacune de ces deux catégories (comme chez les Manding : nsíirii(n) ou ntàle(n) : contes mensongers, genre opposé à ngálen kúma : récits mythiques à considérer comme vrais, malgré leur merveilleux).

En Afrique, le conte s’oppose à l’histoire drôle ou « de rumeur » dans la mesure où son énoncé est plus formulaire et où son cadre spatio-temporel est moins actualisé : le conte ne se déroule pas dans un temps situable historiquement (beaucoup de formules d’introduction équivalent au fameux « il était une fois ») ni dans un lieu attesté. Lorsqu’il est distingué d’autres récits dits « mythiques » (ce qui est loin d’être le cas de toutes les sociétés africaines), il s’oppose généralement à ce genre en laissant à ce dernier les questions de fondation pour se concentrer plutôt sur les questions de morale sociale ; dans les sociétés qui ne font pas la distinction et qui ne disposent que d’un seul mot pour qualifier tout type de récit merveilleux, les contes dits « étiologiques » dont la fonction est de proposer une explication imaginaire à l’origine des choses jouent alors un rôle très proche de celui des mythes.

Le conte se distinguera encore de la nouvelle, genre qui est aussi un récit fictif bref mais qui est inventé par son auteur, n’a pas d’ancrage patrimonial et se déroule dans un cadre diégétique plus actualisé au plan spatio-temporel.

Le conte africain est composé de contes-types qu’on retrouve dans le patrimoine universel, tel qu’attesté par Aarne et Thompson, mais privilégie cependant en certains points du continent des types qui lui sont propres comme celui de « L’Enfant terrible » ou de « La Fille difficile »[2] Plusieurs travaux se sont attachés à établir une classification des contes africains soit en suivant la voie thématique ouverte par Aarne et Thompson, soit en suivant la voie morphologique dont Propp (Morphologie du conte, éd. française, Seuil, 1970) est l’initiateur[3].

A l’intérieur même de la catégorie du conte, beaucoup de sociétés africaines font des distinctions en sous-catégories le plus souvent par des déterminants accolés au terme générique : contes d’animaux, contes de génies, contes de décepteurs, contes-énigmes…

Il peut arriver aussi qu’il y ait des cycles de contes liés par exemple à un même héros : les contes de To chez les Ngbaka ma bo ou les contes de Gbaso chez les Gbaya, deux sociétés centrafricaines, ou encore les contes de Lièvre dans les sociétés ouest-africaines.

Sur le continent africain, le conte se distingue d’autres genres narratifs, non seulement par les propriétés de son énoncé que nous venons d’évoquer, mais aussi par ses modalités d’énonciation. A la différence par exemple de l’épopée qui requiert un interprète spécialisé (généralement désigné en français par le terme « griot »), le conte peut être dit par n’importe qui, quel que soit son âge, son sexe, son statut, dès qu’il en a acquis la compétence ; ce qui n’empêche pas, bien sûr, qu’il y ait des conteurs plus ou moins renommés en fonction de leur art de conter[4]. Il se récite généralement en série, au cours de veillées où plusieurs conteurs (euses) prennent successivement la parole. Dans la plupart des sociétés, ces séances ont lieu le soir et la récitation des contes le jour est généralement entourée d’interdits assortis de sanctions en cas de transgression (famine, maladie…)

Le mot de la langue locale mis en correspondance avec « conte » sera toujours mentionné et justifié. Et si le conte rentré dans l’encyclopédie correspond à une sous-catégorie reconnue et nommée par la société, celle-ci sera indiquée et son appellation dans la langue locale précisée.

Les œuvres répertoriées au titre de cette entrée Conte le seront la plupart du temps sous forme de recueils (il est rare qu’un conte seul fasse l’objet d’une publication).

En général, c’est le titre du recueil, qui contient le mot « conte » ou ce qui peut être considéré comme son équivalent dans une autre langue, qui déterminera l’intégration de l’ouvrage dans l’entrée « Conte ». Il peut arriver toutefois que le titre de certains recueils annonce un mélange de genres : « contes et mythes » ou « contes et proverbes » (voir par ex. Moussa Travélé : Proverbes et contes bambara)

Jean Derive

Références bibliographiques

AARNE, ANTTI & THOMPSON STITH, 1961, The types of the folktale, Helsinki, Folklore Fellows Comminications

BAUMGARDT, Ursula, 2012, Westafrikanisches Erzählgut [Genres narratifs de l’Afrique de l’Ouest],, Enzyklopädie des Märchens, Band 14/2, Berlin, Boston, De Gruyter, pp; 655-667.

Cahiers de Littérature Orale 11, 1982, Conteurs.

EQUILBECQ, François-Victor, 1913-1916, Essai sur la littérature merveilleuse des Noirs, suivi de Contes indigènes de l’ouest africain, Paris, E. Leroux (3 vol) [réédité en 1972 sous le titre Contes populaires d’Afrique occidentale, précédé d’un essai sur la littérature merveilleuse des Noirs, Maisonneuve & Larose.

FROBENIUS, Leo, 1921-1928, Atlantis Volksmärchen und Volksdichtungen Afrikas, Jena, Diederichs (12 vol.)

GÖRÖG-KARADY, Veronika, Suzanne PLATIEL, Diana REY-HULMAN, Christiane SEYDOU, 1980, Histoires d’enfants terribles (Afrique Noire), Paris, Maisonneuve & Larose.

KLIPPLE, MAY, AUGUSTA, 1938, African Folktales with their Foreign Analogues (réediton, New-york, Garland, 1992)

PAULME, Denise, 1976, La Mère dévorante. Essai sur la morphologie des contes africains, Paris, Gallimard-nrf.

[1] Voir, pour une synthèse des genres narratifs en Afrique de l’Ouest, U. Baumgardt 2012.

[2] V Görög-Karady, S. Platiel, D. Rey-Hulman, C. Seydou 1980)

[3] Voir par ex. May Augusta Klipple, 1938 (rééd. 1992) ou Denise Paulme, 1976.

[4] Voir à ce propos, Cahiers de Littérature Orale, 11 1982.