Dominique Casajus : « Saudade, solitude et mélancolie »

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Notice du corpus
  Langue :
  Catégorie(s) : Journée d'étude sur l'inspiration, Journées d'études, conférences
  Mode d’énonciation : Oral   Mots-clés : L'inspiration au prisme des vies de poètes, esuf, mélancolie, nostalgie, poésie, poésie portugaise, saudade, solitude, style, touareg
  Par :
  Contributeurs :
  • Cultures, langues, textes (CLT- UPS2259) (Preneur d'images, Preneur de son)
  •  Description :

    Le maître mot de la poésie touarègue classique est esuf, un terme qui, par certaines de ses acceptions, se rapproche du français « solitude », lequel désigne lui aussi le sentiment du délaissé tout comme les lieux désertés par la fréquentation des hommes. Mais esuf désigne aussi la nostalgie de l’être aimé ou du pays perdu, acception qui lui est propre et qui n’est pas rendue en français par « solitude ». On dit fréquemment, dans la poésie, ou même dans les lettres à des êtres chers : « l’esuf de toi est en moi », c’est-à-dire « tu me manques». Deux sentiments qui pour nous sont distincts, la souffrance d’être séparé de l’aim, et le serrement de cœur qu’on éprouve lorsqu’on se sent seul, sont donc perçus par les Touaregs comme les modalités d’un même sentiment. C’est une situation à laquelle les ethnologues sont accoutumés. Il en est des sentiments comme des mots : leur étendue ne se recouvre pas parfaitement dans les différentes cultures. On peut imaginer que ce que le Touareg éprouve quand il se dit « dans la solitude » n’est pas exactement ce que le Français éprouve quand il dit la même chose. On peut cependant aller un peu plus loin que ce constat, banal, de la relativité culturelle. En effet, du 12ème au 16ème siècle, les troubadours galégo-portugais, puis les écrivains portugais écrivant dans ce qu’on appelle le castillan lusitanien disposait d’un mot, dérivé du latin solitas, qui avait exactement le même champ sémantique que esuf. Il s’agit du mot dont la forme castillane était soledad, et la forme proprement portugaise soedade, soydade, ou suydade. On trouve par exemple chez le grand dramaturge portugais Gil Vicente, ainsi que dans une chanson du 16ème siècle, Soledad tengo de ti, « j’ai la solitude de toi », qui est un équivalent mot pour mot du touareg « l’esuf de toi est en moi ». Par la suite, soedade est devenu saudade, qui n’a plus que le sens que «nostalgie », tandis que soledad, qui existe encore en castillan, n’a plus que le sens du français « solitude ». On évoquera le cheminement de ces termes, qui ont eu, et qui ont encore tant d’importance dans la poésie portugaise.

      Sources :

    Vidéo de la communication de Dominique Casajus à la journée d'études : "L’inspiration au prisme des vies de poètes" organisée par Sandra Bornand et Amalia Dragani

      Couverture spatio-temporelle :

    Paris, Institut National d'Histoire de l'Art (INHA), 6 novembre 2014

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      Rédaction de la notice :