Glottophagie

 

Mot forgé par Louis-Jean Calvet (1974) sur le modèle d’« anthropophagie ». L’anthropophagie désigne le fait, pour un être humain, « de consommer de la chair humaine1 ». Le Trésor de la langue française informatisé 2 donne « cannibalisme » pour synonyme d’« anthropophagie ».

La glottophagie est le fait, pour un groupe social, de « dévorer » la langue de l’autre.

Le groupe « glottophage », en Afrique, constitué par l’entreprise coloniale, refuse d’admettre la différence linguistique de l’Autre et le contraint à s’aligner sur sa propre langue (étrangère). Ce groupe étant politiquement dominant, il nie par la même occasion la culture et l’organisation sociale de l’Autre.

Pour arriver à ses fins, le groupe « glottophage » dévalorise les langues africaines en leur déniant le statut de langues. Après les avoir qualifiées de patois ou de dialectes, il peut donc justifier leur élimination. Selon L.-J. Calvet, la glottophagie s’opère en deux stades. Au départ, les classes locales supérieures adoptent la langue coloniale (dominante) pour assurer leurs intérêts auprès de la puissance coloniale, et elles délaissent les langues locales (dominées). De bilingues, elles deviennent progressivement monolingues. À un deuxième stade, on a donc une classe monolingue au pouvoir qui n’a accès qu’à la langue dominante, face à un peuple citadin bilingue et un peuple rural toujours monolingue car exclu de la scolarisation. Après les indépendances, les classes dirigeantes ont pris le relais de la puissance coloniale et ont, très souvent, continué l’œuvre d’élimination des langues africaines.

Ce scénario est évidemment trop schématique et ne peut rendre compte de toutes les situations linguistiques coloniales ou postcoloniales. En effet, toutes les classes locales dirigeantes n’ont pas eu la même attitude vis-à-vis de la langue coloniale. Cela s’est traduit, en bien des lieux, par un refus de l’école étrangère.

Il faut bien noter ici que, lorsque l’on parle de glottophagie, c’est de façon métaphorique et que ce n’est pas une langue X qui « dévore » une langue Y, mais les locuteurs d’une langue X, appartenant à un groupe sociopolitique particulier (colonisateur), qui « dévorent » la langue des locuteurs de langue Y. Il n’y a donc pas, comme certains sociolinguistes aiment à le dire, une « langue tueuse » (killer language » (Mufwene 2005) et une langue assassinée. Ce qui est en jeu, c’est un rapport de pouvoir entre locuteurs de langues différentes.

Toute situation de plurilinguisme n’entraîne pas automatiquement de glottophagie, évidemment. Ainsi, des locuteurs de langues différentes cohabitant au quotidien, étant en contact dans leurs activités économiques et culturelles et entretenant des interactions en contexte d’oralité, ne se trouvent pas forcément dans un rapport de force et de domination.

 


Renvois:

1  https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9A1923

2  https://www.atilf.fr/ressources/tlfi/

 


Références:

    • Calvet Louis-Jean, 1974, Linguistique et colonialisme : Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 252 p.
    • Mufwene Salikoko S., 2005, « Globalization and the myth of killer languages: What’s really going on? », Perspectives on endangerment 5, p. 19-48.

Henry Tourneux

Parole

 

En linguistique générale1, la « parole » est définie en corrélation avec les concepts de « langue » et de « langage ». La parole se caractérise par une grande complexité, réunissant aussi bien l’universel que la spécificité culturelle et l’individuel. En ce qui concerne l’acquisition pour ne citer que cet exemple, il est établi qu’un enfant seul ne peut pas apprendre à parler, quelle que soit la langue. Quant à l’expression, elle dépend de la langue et la parole se manifeste dans son extraordinaire variété et richesse culturelle.

Par simplification, le terme désigne ici toute manifestation de la langue articulée qui peut s’organiser en discours. Le concept de « parole » est abordé par rapport à l’« oralité » et la « littérature orale ». Les cultures qui mettent l’oralité au centre de la communication accordent une importance particulière à la parole. Elles mettent en oeuvre des règles de circulation de la parole, elles élaborent des qualifications, des représentations culturelles et opèrent des classifications. 

Circulation de la parole

Dans un contexte d’oralité vivante, les enfants en bas âge et même les nourrissons sont souvent présents lors des activités quotidiennes, qu’il s’agisse d’enfants plus âgés ou d’adultes. Dès leur plus jeune âge, ils sont ainsi entourés de différentes formes de parole, de voix, parfois de plusieurs langues. Les incidences d’un tel environnement sur l’acquisition de la langue n’ont pas été étudiées de manière systématique2. On peut cependant formuler l’hypothèse qu’elle en est facilitée.

L’apprentissage, le maniement et la maîtrise de la parole vont de pair avec l’acquisition d’une connaissance des modalités selon lesquelles est utilisée la parole. Dans la vie quotidienne, à travers les pratiques langagières dans différentes situations et selon le comportement de l’entourage et des interlocuteurs, la circulation de la parole est vécue et elle devient observable. La famille élargie, réunissant plusieurs générations et des personnes de statut différents, offre une importante diversité de situations et de formes selon lesquelles s’établit le contact entre toutes les personnes présentes.

L’enfant apprend ainsi à travers le vécu et l’observation – selon les cas par des indications explicites – l’usage de la parole : qui parle à qui, dans quelle situation, de quel sujet et de quelle manière ? En même temps, il se familiarise avec les ressources de la communication en contexte d’oralité, ressources qui sont utilisées également en littérature orale : la voix, la mimique, la gestuelle, la posture du corps et l’échange avec l’entourage. A travers les règles organisant la circulation de la parole, l’enfant acquiert ainsi une connaissance intuitive de l’organisation sociale. Dans l’interaction verbale et comportementale, il apprend à se situer dans un groupe. L’apprentissage des formes de l’expression linguistique va de pair avec l’adaptation à la diversité des situations vécues.

Qualifications et représentations culturelles

Geneviève Calame-Griaule (1970) a défini plusieurs critères pour l’analyse de la parole qu’elle a synthétisés dans sa conférence en « Parole huilée3 ». En effet, certaines qualifications souvent métaphoriques de la parole abordée comme un tout expriment des représentations culturelles et comprennent, selon les cas, des indices sur son usage.

Par exemple, l’énoncé en peul : Konngol ko ndiyam, so rufii ɓoftotaako. « La parole c’est de l’eau, si elle est répandue, elle ne se ramasse pas. », laisse entendre l’idée d’une grande prudence dans le maniement de la parole4. À un niveau comparable, la représentation de la parole et de sa performativité s’exprime dans l’usage très contrôlé de certains types de paroles « agissantes », comme c’est le cas par exemple de la bénédiction, de la malédiction ou du serment5.

Catégorisations

Jean Derive (2008, pp. 106) relève des catégorisations conceptuelles renvoyant à trois grandes fonctions fondamentales de la parole : les fonctions d’expressivité, de véridicité et d’intelligibilité.

Selon les cultures, les catégorisations et leurs expressions linguistiques varient, ce qui est accessible à travers l’approche ethnolinguistique. Jean Derive (2008,  p. 114) cite plusieurs exemples de paroles classifiées comme spécifiques : ainsi, en dioula de Côte d’Ivoire, on relève :

des kɔ́ro kúma littéralement « paroles à fondement », expression par laquelle, dans cette société, on a coutume de désigner les discours qui doivent faire l’objet d’une interprétation autorisée. Avec une valeur sensiblement équivalente à celle des kɔ́ro kúma, les Mossi du Burkina Faso parlent de gómd págdo littéralement « parole à coque » (comprendre « parole qu’il est nécessaire de décortiquer ») et les Wolof de wax yu dëng « parole détournée », qu’on peut aussi comprendre comme « parole tortueuse », mais dans ce cas l’évaluation se fera plutôt dans l’ordre de la fonction d’expressivité.

Sans qu’il n’y ait une superposition exacte, on peut analyser les paroles ainsi catégorisées comme relevant de la littérarité, et comme fondement de la littérature orale dans les langues respectives. Dans sa forme la plus élaborée et en tant que littérature orale, elle est souvent désignée par le singulier « la parole » renvoyant au « texte ».

Caractère immatériel

La parole est intrinsèquement immatérielle. Plusieurs conséquences en découlent. En oralité, la communication [renvoi] est directe, elle se réalise en présence des interlocuteurs. De même, la production de la littérature orale suppose la performance, réalité qui fonde une différence fondamentale comparativement à l’écriture littéraire. Par ailleurs, du point de vue méthodologique, cette spécificité a plusieurs implications. En effet, les méthodes d’analyse supposent que celle-ci soit définie et prise en compte. Un simple transfert des concepts élaborés concernant l’écriture littéraire sur la littérature orale entraînerait une réelle incompréhension de cette dernière.

Ainsi l’établissement du corpus signifie éventuellement la collecte, le choix du support (audio ou audio-visuel entre autres) permettant de fixer la parole, la transcription, la traduction et l’édition.

L’oralité et la littérature orale sont classées comme appartenant au « patrimoine culturel immatériel » défini par l’UNESCO en octobre 2003.

 


Notes:

1  Voir pour une synthèse, par ex. : Marc Thiberge, 2012, Empan, n° 88, Toulouse, Eres, pp. 69-75

2  Je me réfère à mon observation dans différentes familles et durant plusieurs séjours de recherche au Cameroun, consacrés à la collecte de contes peuls.

3 La conférence filmée et commentée est accessible dans Hommage à Geneviève Calame-Griaule, Cahiers de littérature orale, 2015, pp. 194.

4 Voir par exemple Ursula Baumgardt, 2005, sur les représentations de la parole comme engagement; Ursula Baumgardt,1994, sur la parole véridique du récit de vie et son « enveloppement » par la parole « mensongère » du conte.

5 Voir pour une synthèse, Julien Bonhomme, 2014, pp. 69 – 90.

 


Références bibliographiques

    • Ursula Baumgardt, 1994, « Littérature orale et récit autobiographique : un exemple peul », Paris, Cahiers de Littérature orale, n° 42, pp. 135-154.
    • Ursula Baumgardt, 2005, « La parole comme engagement : l’exemple d’un répertoire de contes peuls du Cameroun », in Ursula Baumgardt et Françoise Ugochukwu (dir.), Approches littéraires de l’oralité africaine, Paris, Karthala, pp. 17-42.
    • Julien Bonhomme, « Ce que jurer veut dire : les conditions rituelles de l’efficacité du discours », Sandra Bornand, Cécile Leguy, 2014, Compétence et performance, Paris, Karthala,  pp. 69 – 90.
    • CAHIERS DE LITTERATURE ORALE, 2015, n° 83, Hommage à Geneviève Galame-Griaule, « La parole huilée », p. 194.
    • Cahiers de littérature orale :  https://journals.openedition.org.clo/
    • Geneviève Calame-Griaule, 1970, « Pour une étude ethnolinguistique des littératures africaines », Langages, 18 – L’Ethnolinguistique, Paris, Didier/Larousse, p. 22-47 [Édité par Bernard Pottier]
    • Jean Derive, 2008, « Représentations des actes de parole et frontières de la littérarité », in Ursula Baumgardt et Jean Derive (dir.), Littératures orales africaines. Perspectives théoriques et méthodologiques, Paris, Karthala, pp. 106 – 124.
    • THIBERGE Marc, 2012, “Langage, langue et parole”, Empan, n° 88,  Dossier Contre-pouvoir de la langue, Toulouse, Eres, pp. 69-75.

 


Webographie

Cahiers de littérature orale :   https://journals.openedition.org.clo/ n° 38

UNESCO, Patrimoine culturel immatériel :  

https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Patrimoine-culturel-immateriel/Politique-du-PCI/La-Convention-de-l-Unesco

 

Ursula Baumgardt

Langue minorée

 

La terminologie qui qualifie les langues repose souvent sur une conception binaire exprimée à travers plusieurs critères sous-jacents. Dans une perspective géographique, on définit les langues « locales » versus celles qui appartiennent au « centre ». Ces dernières peuvent relever des « langues nationales », un terme polysémique et très utilisé dans nombreuses sociétés africaines. Parfois, la définition des langues « locales » implique une référence explicite ou non à l’international voire à la mondialisation, ce qui confère un aspect d’authenticité au « local ». Selon des paramètres géographiques également, une autre désignation est celle de « langues régionales », situées par rapport à la langue officielle, qui est langue de l’enseignement. Dans ce contexte, l’enjeu est d’obtenir, entre autres, la reconnaissance politique des langues régionales pour leur enseignement. C’est le cas en France du breton, du basque ou du corse, par exemple.

Le critère quantitatif –  sous-jacent dans le cas du « régional » et du « local » –, est explicité lorsqu’une langue est qualifiée de « minoritaire ». L’une des variantes en est, par exemple, la « petite » langue, « petite » étant définie par le nombre de locuteurs, moins important que pour une « grande » langue. Comme dans les définitions précédentes, les critères ont tendance à se superposer. Le « quantitatif » ne se réfère pas seulement au nombre des locuteurs, mais il inclut un critère qualitatif. Celui-ci est manifeste dans le cas où l’on oppose « langue » à « dialecte », ce dernier terme ayant dans cette configuration le sens de « langue moins évoluée, raffinée, voire développée ». Pour éviter toute confusion, on utilise parfois le terme non pas de « dialecte », mais de « variante dialectale » pour désigner les variantes d’une même langue. Les langues africaines de grande extension géographique et parfois transnationales, comme le peul et le mandingue, présentent plusieurs variantes dialectales bien décrites. Cependant, le phénomène de la variation dialectale n’est pas réservé à ces langues de grande extension.

Les approches du domaine ont une portée politique et idéologique importante dans la mesure où elles sont l’expression des politiques linguistiques mises en place, ou qu’elles ont des répercussions sur celles-ci, notamment en Afrique.

À la différence des visions statiques et binaires, la notion de « langue minorée » situe une langue dans une constellation relationnelle à variables non arrêtées en amont et qui peuvent être définies avec précision. Cette approche politique permet d’interroger le statut de la langue de différents points de vue : selon quel critère une langue est-elle minorée ? L’est-elle par rapport à une autre langue et si oui, dans quelle mesure ? Dans cette perspective, une langue minoritaire n’est pas forcément minorée, de même qu’une langue minorée peut en minorer d’autres. En effet, l’analyse du statut d’une langue tient compte des multiples contextes dans lesquels elle se situe.  La question des langues minorées est discutée de manière approfondie dans les interrogations sur l’enseignement (Ksenija Djordjevic 2006 ; Stéphanie Clerc et Marielle Rispail 2006).

Par ailleurs, et c’est la raison pour laquelle ELLAF s’intéresse à la question ici, la notion est efficace pour analyser les situations de domination culturelle, économique et politique forte. C’est le cas de la colonisation en Afrique et dans d’autres régions du monde.

La présence des langues des anciens colonisateurs même après les indépendances reste importante. C’est vrai pour les pays africains, même si des différences considérables existent entre les pays anciennement sous colonisation anglaise et française. Dans ce dernier cas et en général, le français reste langue officielle des pays concernés après leur indépendance. Les répercussions sur l’enseignement et la transmission des langues africaines sont considérables car celles-ci sont, en effet, minorées à tous les niveaux : marginalisées, dévalorisées, méconnues et non enseignées, elles sont mésestimées parfois par les locuteurs eux-mêmes. En effet, même en étant attachés à leurs langues, ils peuvent se sentir désorientés par rapport à la langue étrangère qui semble représenter un avenir prometteur.

En contexte de plurilinguisme, la notion de « langue minorée » est appropriée pour rendre compte de telles situations de domination. En ce sens, les langues africaines sont dans leur ensemble minorées par rapport aux langues des anciens colonisateurs, et quels que soient leurs statuts par rapport aux autres langues africaines.

En ce qui concerne la littérature en langues africaines, la notion est tout à fait opérationnelle également : étant produites en langues minorées, les littératures sont considérées par définition comme minorées également. Deux degrés de minoration peuvent être distingués dans ce contexte. Les textes relevant de l’écriture littéraire, notamment les genres littéraires « prestigieux » et bien connus internationalement comme le roman, sont perçus dans bien des cas plutôt avec une relative bienveillance. En revanche, ce n’est en général pas le cas de la littérature orale. En effet, partant de l’idée d’une hiérarchie entre les modes de communication, l’oralité est souvent considérée comme moins « littéraire ». La littérature orale est ainsi minorée à deux niveaux : la langue et son mode d’expression.

Ursula Baumgardt

 


 

Références citées

    • Casanova Pascale, 2008 [1999], La république mondiale des lettres, Paris, Éditions du Seuil, 504 p.
    • Djordjevic Ksenija 2006 ; « Mordve, langue minoritaire, langue minorée : du discours officiel à l’observation du terrain », Études de linguistique appliquée, Langues minorées, langues d’enseignement ? n°143, 2006/3, pp. 297-311 [traite de la minoration de la langue mordve par rapport au russe].
    • Clerc Stéphanie et Rispail Marielle 2009, « Minorités linguistiques et langues minorées vont-elles de pair ? » Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 43 | 2009, pp. 225-242. http://journals.openedition.org/dhfles/929 [analyse des situations didactiques en France, dans lesquelles le plurilinguisme est minoré].

Traduction

 

 

La traduction est un domaine depuis longtemps exploré dans le cadre des études littéraires. Il continue à faire l’objet de publications constantes. En France, il existe même une Société Française de Traduction (Soft) qui consacre une bonne partie de son activité aux productions littéraires. Cette société savante est composée de traducteurs (les praticiens) et de chercheurs universitaires (linguistes, comparatistes, sémioticiens) qui interrogent les fondements théoriques de ce champ en tant que discipline propre.

On distingue classiquement les problèmes théoriques de la traduction selon deux grandes catégories conceptuelles :

    • d’une part, les problèmes spécifiquement linguistiques tenant au fait que les structures grammaticales des deux langues impliquées dans cette opération ne coïncident pas ;
    • d’autre part, les problèmes anthropologiques, inhérents à la différence des contextes culturels dont sont tributaires ces deux langues, ce qui suppose des transpositions permanentes transcendant le niveau linguistique proprement dit.

Face à ces difficultés, inhérentes à toute opération translinguistique, s’opposent deux positionnements théoriques : le courant de ceux qu’on appelle les « sourciers » et celui de ceux qui se définissent comme « ciblistes ».

    • Les sourciers ont pour politique de faire en sorte que leur traduction serre au plus près les caractéristiques linguistiques (syntaxiques, lexicales) de la langue originelle. Suivant ce parti-pris, le texte traduit ne fait pas totalement oublier qu’il s’agit d’une traduction. Il doit certes être totalement compréhensible et ne pas apparaître comme un jargon. Toutefois, lorsque c’est possible, le texte traduit prend soin de ne pas effacer la physionomie (notamment idiomatique) de la langue-source. Les choses doivent certes être dites dans une langue d’arrivée correcte et clairement accessible, sans lourdeur maladroite, mais elles ne sont pas dites comme les aurait probablement formulées, sous une forme plus consensuelle et banale, un scripteur de langue maternelle. C’est une façon de revivifier la langue-cible qui suppose beaucoup de doigté et, lorsque l’opération est réussie, on peut avoir des résultats assez heureux en termes de poétique. Le lecteur se rend compte alors que la traduction à laquelle il a affaire est travaillée par un amont linguistiquement exogène.
    • À l’inverse, les ciblistes cherchent à faire oublier au lecteur qu’ils sont en présence de la traduction d’une langue provenant d’une culture étrangère. Ils acclimatent donc au maximum leur texte en transposant systématiquement les topoï culturels de la langue-source dans le contexte culturel de la langue-cible. Cette politique présente l’avantage de favoriser la lisibilité de la traduction à un lecteur qui se sentira moins déstabilisé par le dépaysement, mais elle est alors guettée par l’écueil de l’ethnocentrisme au profit de la langue d’arrivée. L’effacement de l’altérité est loin d’être une richesse.

Entre ces deux courants, bien des degrés de compromis sont possibles. Dans leur principe, les problèmes théoriques de la traduction sont les mêmes quelles que soient les deux langues concernées par l’opération de traduction.  Cela dit, ils se posent avec plus ou moins d’acuité selon que ces langues appartiennent ou non à une même famille linguistique (langues romanes, langues slaves, langues tchadiques etc.) et qu’elles proviennent de cultures aux items plus ou moins étrangers les uns aux autres.

Pour ce qui est des textes originellement produits dans une langue africaine, ils font la plupart du temps l’objet d’une traduction en direction de langues européennes : allemand, anglais, espagnol, français, portugais…, beaucoup plus rarement d’une langue africaine à une autre1. Ces traductions vers les langues européennes sont d’autant plus délicates que les langues impliquées relèvent de familles très éloignées les unes des autres où les coïncidences syntaxiques de l’une à l’autre sont rares, ce qui suppose des reformulations permanentes. Les cultures qui les ont engendrées sont de même très différentes et la politique d’équivalence des items culturels est beaucoup plus compliquée. A cet égard plusieurs stratégies sont possibles.

L’une d’elles, d’esprit essentiellement cibliste, consiste, lorsqu’un mot référant à un item culturel de la langue-source n’a pas d’équivalent connu dans la langue d’arrivée, à chercher un autre mot désignant un item approchant dans la langue cible. Une telle politique nous ramène la plupart du temps au piège de l’ethnocentrisme évoqué ci-dessus.

Une autre pourra consister, en l’absence d’équivalent lexical, à user d’une périphrase pour faire comprendre ce dont il s’agit.

Une autre enfin choisira de garder tel quel le mot de la langue-source, assorti d’un commentaire explicatif dans le texte ou dans une note infra paginale.

Dans le cas de la traduction d’œuvres littéraires en langues africaines, le problème est encore complexifié par le fait qu’une bonne partie d’entre elles est spécifiquement orale et que la grande majorité de ces productions orales sont traduites dans des langues européennes sur un support écrit. Or la langue orale n’est pas la langue écrite, elle s’accommode beaucoup plus facilement des suspensions, des reprises, des répétitions, des tournures asyntaxiques… au point que la transcription d’un énoncé oral devient souvent illisible à l’écrit, a fortiori s’il est traduit dans une autre langue. Il convient donc, en passant d’une langue à une autre en même temps que d’un mode de communication à un autre de chercher les meilleures transpositions possibles qui aboutissent dans la langue d’arrivée à un texte lisible tout en lui conservant autant que faire se peut les traits de son oralité originelle. Au changement de langue s’ajoute donc un changement de code de communication ce qui rend l’opération de traduction d’autant plus délicate.

En outre, dans les performances orales, une bonne partie de la charge sémantique des énoncés est portée par des éléments non verbaux, intonations de voix, gestes, éléments kinésiques et proxémiques. Ce sont de tels phénomènes qui prennent en charge, dans l’élaboration du sens, tout ce qui a trait à l’expressivité et à la connotation. Le verbe dénote, le geste, la diction connotent. Le traducteur devra avoir le souci de faire passer dans son texte écrit où tous ces traits propres à l’oralité disparaissent, des formulations verbales qui rendent compte au plus près de cette sémiotique de l’oral, pour ne pas amputer la richesse signifiante du texte. Il lui incombera en outre de contextualiser l’énoncé qu’il traduit car en oralité le contexte énonciatif signifie souvent autant voire davantage que l’énoncé lui-même. C’est pourquoi la traduction d’œuvres orales africaines ne peut guère se concevoir en dehors d’une édition critique.

Pour les œuvres littéraires en langues africaines, qu’elles soient écrites ou orales, dans la mesure où il s’agit souvent de champs culturels minorés, la traduction est un phénomène d’autant plus important qu’elle importe à leur survie. Elle accroît leur champ d’extension en les ouvrant à de nouveaux publics et elle renforce leur légitimité pour en faire des biens ressortissant au patrimoine littéraire universel.

 

——————————

Note:

1 Le cas existe cependant parfois chez des maisons d’édition africaine. Par exemple, Kanuya Wale, roman originellement bambara paru à la Société Malienne d’Édition (SOMED) a été traduit en peul et en songhaï. Sur ce roman, voir : http://ellaf.huma-num.fr/kanuya-wale-un-acte-damour/.

 

 


 

Références bibliographiques de quelques fondamentaux

    • CARY, Edmond, 1956, La Traduction dans le monde moderne, Genève, Georg & Cie, 196 p.
    • DERIVE, Jean, 1975, Collecte et traduction des littératures orales : un exemple négro-africain, les contes ngbaka ma’bo de RCA, Paris, SELAF, 256 p.
    • DERIVE, Jean, 2008, « Fixer et traduire la littérature orale africaine », in Ursula Baumgardt & Jean Derive (dir.), Littératures orales : perspectives théoriques et méthodologiques, Paris, Karthala, pp. 287-329.
    • JAKOBSON, Roman, 1963, « Aspects linguistiques de la traduction » in Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, traduction française de N. Ruwet, pp.78-86.
    • LADMIRAL, Jean-René, 1994, Traduire : théorèmes pour la traduction, Paris, Gallimard, 304 p.
    • LADMIRAL, Jean-René, 2014, Sourcier ou cibliste, les profondeurs de la traduction, Paris, Les Belles Lettres, 304 p.
    • LADMIRAL, Jean-René (dir.), 1972, La Traduction, Langages 28, Paris, Larousse, 117 p.
    • MOUNIN, Georges, 1963, Les problèmes théoriques de la traduction, Paris, nrf Gallimard, 296 p.
    • NIDA, Eugène, 1964, Toward a science of translating with special references to principles and procedures in Bible translating, Leiden, Brill, 331 p.
    • OSÉKI-DÉPRÉ, Inès, 1999, Théories et pratiques de la traduction littéraire, Paris, Armand Colin, 283 p.
  •  Jean Derive

 

Stylistique

 

 

Le substantif désigne une discipline à laquelle on a recours dans le cadre de l’approche des textes, en particulier littéraires. Elle a pour objet de caractériser le style d’un énoncé, c’est-à-dire d’étudier les procédés d’expression qui lui confèrent une originalité propre en termes d’expressivité. De ce point de vue, le concept est proche de ceux de poétique et de rhétorique avec lesquels il entretient des relations étroites. La stylistique est une science qui s’attache plutôt quant à elle à une approche microstructurale des textes.

Norme et écart

L’acception du terme a connu une importante évolution au cours de l’histoire de la critique littéraire. D’abord conçue comme l’analyse d’un écart par rapport à une norme énonciative (Charles Bally, 1951) en vue de créer un effet expressif, la stylistique est aujourd’hui devenue une science plus structurale. Considérant que la théorie de l’écart était bien artificielle dans la mesure où il n’y a jamais de degré zéro de l’expression.

Effet expressif

Les stylisticiens contemporains, depuis au moins Michaël Riffaterre, se sont attachés à étudier non pas l’effet expressif des figures stylistiques prises séparément, mais l’effet expressif de l’ensemble des figures d’un texte, envisagé comme un système dans lequel chaque procédé d’expression trouve sa légitimité par rapport aux autres. Cette position théorique fait aujourd’hui office de doxa dans la discipline.
Il convient d’adopter cette stratégie dans le cas de l’approche formelle des textes littéraires écrits en langue africaine. En effet, pour ces langues qui n’ont pas de longue tradition écrite, les notions de registres littéraires et de niveaux d’expressivité n’ont que très peu été étudiées et il n’y en a pas de nomenclature vraiment établie. C’est donc dans la cohérence de la combinaison des procédés d’expression au sein d’un même énoncé qu’il convient de faire émerger le « style » d’un texte en langue africaine.

Figures du signifié, figures du signifiant

Pour définir les pièces de ce système, il sera certes possible de se référer à la taxonomie des figures connues et recensées par la discipline stylistique, qu’on trouve dans tous les dictionnaires spécialisés : tropes ou figures du signifié (métaphores, métonymies etc.) aussi bien que figures du signifiant (jeux sonores, figures rythmiques : répétitions, parallélismes, chiasmes, anaphores, épiphores etc.). Les figures (notamment à propos du rythme et de la prosodie) ne sont pas forcément toutes transculturelles. Il en existe souvent qui sont spécifiques à la langue dans laquelle le texte est écrit. De ce fait, il conviendra, dans l’étude stylistique de ce type de texte, de ne pas se contenter de plaquer artificiellement le catalogue connu des figures recensées dans la culture occidentale. Il faudra aussi veiller à interroger la conception autochtone de l’expressivité verbale telle qu’elle est révélée par le lexique et les usages de la langue africaine concernée, pour créer des catégories propres à la culture de référence.
La science stylistique peut aussi s’appliquer à un ensemble de textes, pour mettre en évidence ce qui les rapproche d’un point de vue formel, en termes de procédés d’expression. Cela peut concerner par exemple les textes provenant d’un même auteur ou d’une même époque au sein d’une culture donnée : on parlera alors de « style d’auteur » ou de « style d’époque ».

Analyse stylistique de la littérature orale

Quant à l’analyse stylistique des textes de littérature orale, elle prend en compte la différence fondamentale de l’expressivité en contexte d‘écriture littéraire et d’oralité. En effet, dans le premier cas, elle ne concerne que le texte. En revanche en oralité, elle agit sur les deux niveaux de l’oeuvre : l’énoncé ou le texte, et tous les éléments accompagnant sa production. En effet, la présence physique ou « corporéité » de l’énonciateur (P. Zumthor 1994) offre des ressources spécifiques d’expressivité. Si la critique ne prend pas en considération cette réalité, elle peut conclure, à tort, que le texte de littérature orale serait « moins élaboré », « plus rudimentaire » qu’un texte écrit. Or, l’accoutrement et les accessoires, la voix, la mimique, la gestuelle, la posture et l’accompagnement musical ou les échanges avec le public sont des niveaux d’expressivité spécifique. Ils accompagnent, illustrent, complètent et commentent l’énoncé ou se substituent partiellement à celui-ci. Quant à l’enoncé lui-même, il présente aussi bien les figures du signifié concernant l’expression du sens, que les figures du signifiant. Outre ces figures stylistiques, selon les cas, les textes oraux enrichissent les figures du signifiant par des ressources stylistiques particulièrement efficaces en oralité, par exemple, les mots expressifs : des intensificateurs, des onomatopées et des idéophones. Ces derniers interviennent dans la définition de styles propres aux genres littéraires, mais également à des styles pouvant varier selon les énonciateurs. A ce niveau se manifeste, entre autres, leurs créativité.

——

Bibliographie:

  • BALLY Charles, 1951, Traité de stylistique française I et II, Paris, Klincksieck, (rééd. de 1921).
  • CRESSOT Marcel, 1951, Le Style et ses techniques, Paris, PUF.
  • FROMILHAGUE, Catherine & Anne SANCIER-CHÂTEAU, 2005, Analyses stylistiques, formes et genres, Paris, Armand Colin.
  • GARDES-TAMINE Joëlle, 2004, La Stylistique, Paris, Armand Colin, (rééd de 2001).
  • GUIRAUD Pierre, 1985 , Essais de stylistique, Paris, Klincksieck.
  • KARABATIAN Pierre, 2000, Histoire des stylistiques, Paris, Armand Colin.
  • KOUADIO Kobenan, NGUETTIA Martin, 2009, « Essai d’analyse stylistique et poétique d’une poésie urbaine chantée de Côte d’Ivoire : texte, contexte et signification », En-quête n° 22, Abidjan, EDUCI, , pp. 41-45.
  • MOLINIÉ Georges, 1993, La Stylistique, Paris, PUF.
  • RIFFATERRE Michaël, 1971, Essais de stylistique structurale, Paris Flammarion.
  • ZUMTHOR Paul, 1994, « Poésie et vocalité au Moyen Âge », Cahiers de Littérature orale, 36 – Oralité médiévale, Paris, p. 10-34.

Jean Derive

Métaphore

 

 

C’est, parmi les tropes, la figure la plus connue et la plus étudiée dans le cadre des approches textuelles. Au sens premier et microstructural, elle consiste à opérer un transfert sémantique : dans une séquence énonciative donnée, un signifiant (occurrent dans l’énoncé) renvoie non à son signifié habituel, mais à un signifié autre, dont le signifiant usuel non tropique est généralement absent de la séquence verbale (métaphore in abstentia). Le signifiant occurrent devient alors le représentant « imagé » d’un signifié extratextuel. Ce transfert de sens du signifié extratextuel vers le signifiant occurrent dans l’énoncé (la métaphore in absentia) peut porter sur des substantifs (fleur = femme), des adjectifs (puant = prétentieux), des verbes (piétiner = mépriser), des locutions prépositionnelles (en queue, en tête = à la fin, au début), voire des séquences idiomatiques entières (les carottes sont cuites = l’entreprise a échoué). Lorsqu’elles sont figées dans la langue, ces images métaphoriques sont appelées catachrèses (le bras d’un fauteuil).

Un tel transfert du signifié propre à l’image qui le représente est rendu possible grâce à un rapport d’analogie entre le comparant (in praesentia) et le comparé (in abstentia). Ce sont ces analogies formelles, consubstantielles, contextuelles, fonctionnelles, qui permettent d’établir des équations entre l’image et le référent réel. Il faut à ce propos prendre garde au fait que ces équations fondées sur un rapport d’analogie ne sont le plus souvent pas les mêmes dans toutes les cultures. Pour cette raison, les expressions idiomatiques ne sont la plupart du temps pas littéralement traduisibles d’une langue à une autre. Dans le cas de l’approche de textes dans une langue africaine, l’analyse de la métaphore devra donc nécessairement passer par une investigation ethnolinguistique qui permettra de comprendre et de valider les mécanismes d’analogie retenus dans la culture où cette langue a cours.

L’étude de la métaphore peut se conduire selon deux grandes orientations :

❖une orientation stylistique qui consistera à étudier les modalités de la métaphore : morphologie (in praesentia/in abstentia), mécanismes d’analogie entre comparant et comparé ;

❖ une orientation pragmatique, d’ordre plus fonctionnel, qui s’attachera plutôt à mettre au jour les raisons de la présence ou non de métaphores dans un discours donné. Les ethnographes de la communication ont à cet égard distingué différentes fonctions dans l’usage de la métaphore :

✺ une fonction euphémique (la métaphore sert à atténuer la brutalité de ce qui est signifié) ;

✺ une fonction emphatique (la métaphore contribue à ennoblir le discours) ;

✺ une fonction ludique (la métaphore contraint le lecteur à chercher l’analogie, comme dans le jeu de la devinette) ;

✺ une fonction hypocoristique (dans la mesure où les équations comparant/comparé ont une forte dimension culturelle, la métaphore favorise la connivence entre interlocuteurs) ;

✺ une fonction argumentative (la métaphore frappe plus l’imagination que la formulation abstraite d’un raisonnement et, de ce fait, retient davantage l’attention) ;

✺ une fonction poétique (au sens des fonctions du langage de Jakobson, dans la mesure où elle porte l’attention sur le signifiant)

Là encore, dans le cas de l’approche de textes littéraires en langues africaines, cette analyse fonctionnelle devra se faire en corrélation avec une étude ethnolinguistique sur les pratiques de communication dans la société concernée pour éviter les pièges de l’ethnocentrisme.

 ——

Bibliographie:

  • ANGENOT Marc, La parole pamphlétaire, Paris, Payot, 1982.
  • BONHOMME Marc, Pragmatique des figures du discours, Paris, Champion, 2014.
  • CHARBONNEL Nicolas, les aventures de la métaphore, Strasbourg, Presses universitaires, 1991.
  • MAZALEYRAT Jean et Georges MOLINIÉ : Vocabulaire de la stylistique, Paris, PUF, 1989.
  • MAZZOTTI Tarso, « L’analyse des métaphores : une approche pour la recherche sur les représentations sociales » in C. GARNIER et W. DOISE (éd.), 2002, Les Représentations sociales, Montréal,

 

Jean Derive

Wellérisme

 

Le mot est peu connu en français, c’est un anglicisme qui vient d’un héros des Pickwick Papers (1836-1837) de Charles Dickens. Mais ce n’est pas Dickens qui a inventé le concept, pas plus que son personnage, Sam Weller, qui apparaît à partir du chapitre dixième de son livre. L’Encyclopedia Americana (1965: 608) soutient que, déjà au 3ème siècle avant J.-C., Théocrite usait des wellérismes; tandis que d’après W. Mieder et A. Kingsbury (1994), le genre existe depuis l’époque des Sumériens (5ème millénaire a.C.). Et depuis, il est populaire dans beaucoup de langues européennes et certaines langues africaines.

– “La vertu se trouve au milieu”, comme disait le diable entre deux prostituées.
– “Je la guérirai avec de bonnes paroles”, comme disait le pasteur en jetant la Bible à la tête de sa femme.

Mais il faudra attendre que C. Dickens mette plusieurs phrases de cette forme d’humour dans la bouche d’un serviteur dévoué de Mr. Pickwick nommé Sam Weller, qui avait tendance à enfiler des paroles sentencieuses (souvent des proverbes) en les accompagnant de la formule “comme disait…”, leur donnant ainsi plus de poids, pour que le genre soit connu. Ce qui a incité le public à les appeler “wellerisms” en 1839, soit deux ans après la publication du livre.

– “Now we look compact and comfortable”, as the father said when he cut his little boy’s head off to cure him of squinting.
– “I see”, said the blind man after he had fallen into the ditch.

Le mot en question figure dans très peu de dictionnaires de langue française. Il est absent des encyclopédies et il est largement ignoré du public. Souvent on confond encore le wellérisme et le dicton, le proverbe, l’aphorisme, etc. L’Encyclopedia Americana le définit comme:
“a form of comparison in which a familiar saying or proverb is identified, often punningly, with what was said by someone in a specified but humorously in apposite situation”.
Il se caractérise donc par un discours ou un avis émis par un personnage bien identifié dans une situation déterminée qui tourne à l’ironie et engendre le comique. La structure montre deux parties distinctes: l’anecdote qui peut s’exprimer comme un récit ou une question. Dans le cas du Rwanda, il peut aussi prendre la forme d’un substantif narratif qui est un nom propre de personnage historique ou fictif. Sous sa forme de récit, l’anecdote se compose d’un sujet humain vivant ou un animal, suivi d’une relative indiquant ce que le sujet a fait ou subi. L’énoncé est en général prononcé par le sujet de l’anecdote, mais il arrive aussi qu’il soit le propos du partenaire ou, plus rarement, d’un tiers (P. Crépeau & S. Bizimana, 1979: 6).
Des proverbes et des devinettes s’intègrent facilement dans le wellérisme et ceci fait naître une confusion totale entre les trois. Dans la littérature rwandaise, par exemple, A. Bigirumwami (1967), P. Crépeau & S. Bizimana (1979) classent les wellérismes dans les proverbes dialogués. Comme nous l’avons dit, la parole dite peut avoir une structure de proverbe; mais le wellérisme insistera toujours sur la situation, les circonstances dans lesquelles telle parole a été produite; tandis que le proverbe se contente de livrer la matière brute, une vérité à dimension universelle que chacun va adapter à telle ou telle situation au moment de son intégration dans le discours.
Ainsi, certains proverbes sont des wellérismes qui ont été dépouillés de la partie précisant les circonstances de leur naissance. Au lieu de considérer le wellérisme comme un proverbe, à la rigueur on pourrait prendre certains proverbes pour des wellérismes tronqués.
Dans certains cas, on peut penser qu’au début était le conte comme dirait N. Mayugi (1983) qui parle de “condensation originelle”. Dans cette perspective, à la suite d’une évolution tout à fait normale, le conte a donné naissance au récit étiologique qui a évolué en wellérisme avant d’aboutir au proverbe qui en constitue le noyau dur.
Ainsi, dans le wellérisme, l’énonciateur est déterminé même s’il peut être fictif, alors que dans le proverbe il reste en général indéterminé, indéfini. Le wellérisme a des considérations idiosyncrasiques ou individuelles, une expérience singulière où quelqu’un exprime une pensée à partir de son moi, là où le proverbe porte sur des croyances ou une sagesse collective par-delà les singularités et les subjectivités. Le proverbe généralise à outrance pendant que le wellérisme est particularisant; c’est l’individu qui parle. Le proverbe reste un énoncé clos et minimal (condensation), le wellérisme tend à la narrativisation et prend la forme d’un micro-récit ou d’un conte en raccourci (expansion). Le wellérisme nécessite un contexte d’insertion et décrit une situation alors que le proverbe est souvent considéré comme autonome. Le wellérisme transgresse des règles prescrites par la morale pratique, les bonnes manières et les règles de convenance; il fait fi de la décence, de la respectabilité et de la pudeur. Le proverbe est une parole sacrée et d’autorité qui cultive le sérieux. Il est garant de la stabilité de l’ordre établi. Le wellérisme exalte le comique et garde une fonction essentiellement ludique, philosophique (contestataire).

——

Bibliographie:

  • ALSTER, B., 1975, “Paradoxical proverbs and satire in Sumerian literature”, in Journal of Cuneiform Studies, 27, p. 201-230.
  • ARNOLD, T., 1976, “De l’humour populaire au projet philosophique africain: une possible continuité”, in L’informateur, n°1, p. 33-47.
  • BIGIRUMWAMI, A., 1967, Imigani migufi = proverbes, inshamarenga = dictons, ibisakuzo = devinettes, Nyundo.
  • BRYAN, G.-B. & Mieder, W., 1997, “As Sam Weller said, when finding himself on the stage”: wellerisms in contemporary dramatizations of Charles Dickens’ Pickwick Papers”, in Proverbium, vol.3, n° 11, p. 57-76.
  • CRÉPEAU, J.-P. & Bizimana, S., 1979, Proverbes du Rwanda, Butare/Tervuren, INRS/MRAC.
  • DICKENS, C., 1964 (7ème ed.), Pickwick Papers, London, Oxford Clarendon Press.
  • DUNDES, A., “Some Yoruba wellerisms, dialogue proverbs and tongue-twisters”, in Folklore, vol. 75, n°2, p. 113-120.
  • MAYUGI, N., 1983, “Le génie créateur de la culture rundi et l’enseignement de la langue nationale”, in Culture et Education, p. 43-50.
  • MIEDER, W. & KINGSBURY, S.-A., 1994, A Dictionary of wellerisms, Oxford, Oxford University Press.
  • NKEJABAHIZI, J.-C., 2009, Les wellérismes du Rwanda. Textes, traduction et commentaires, Butare, Eds de l’université nationale du Rwanda.
  • NKEJABAHIZI, J.-C., 2013, Les wellérismes du Rwanda. Approche ethnolinguistique, Butare, Eds de l’université nationale du Rwanda.
  • OLBRECHTS-TYTECA, L., 1974, Le comique du discours, Bruxelles, Ed. de l’ULB.
  • ORERO, P., 2000, “La traducción de wellerismos”, in Quaderns. Revista de traducció, 5, p. 123-133.
  • OUELLET, B., 1995, “Aphorismes et proverbes dans la conversation quotidienne”, in Actes des 9ème journées de linguistique, université Laval, CIRAL, p. 93-98.
  • RODEGEM, F.-M., 1975, “Une forme d’humour contestataire au Burundi: “les wellérismes”, in Cahiers d’Etudes Africaines, 55, XIV-3, p. 521-542.
  • TAYLOR, A., 1952, “A Bibliographical Note on wellerisms”, in Journal of American Folklore, 65, p. 420.
  • A supplement to the Oxford English Dictionary, Oxford Clarendon Press, 1986, p. 1253: “wellerism”.
  • Encyclopedia Americana, vol. 28, NY, 1965, p. 608: “wellerism”.
  • The Oxford English Dictionary, vol. XII, Oxford Clarendon Press, 1933, p. 294: “wellerism”.


Jean-Chrysostome Nkejabahizi

Catharsis

 

Ce terme grec est employé par Aristote pour désigner le phénomène de « purgation des passions » par l’art et la littérature et plus largement par tout rituel culturel. Il a retrouvé un regain d’actualité avec la psychanalyse qui se l’est réapproprié depuis Freud. En critique littéraire, le mot catharsis est alors employé pour qualifier l’effet psychique libérateur produit par la consommation d’une œuvre d’art qui permet de vivre par sublimation inconsciente la transgression tabou imposé par le surmoi collectif. Pendant un bref instant, la représentation de comportements transgressifs par la fiction littéraire permet alors au lecteur ou à l’auditeur de s’identifier à eux, même si à la fin des récits ceux-ci sont généralement récupérés par la morale sociale dominante. Ce phénomène se rencontre particulièrement dans des sociétés très réglementées par de forts interdits sociaux comme le sont, entre autres, les sociétés africaines. La libération cathartique ainsi permise permet aux consommateurs de supporter plus facilement les contraintes du surmoi collectif.
Dans les littératures africaines, plusieurs chercheurs ont mis en évidence la fonction cathartique des contes, par exemple, qui instruisent généralement par l’exemple réprouvé de ce qu’il ne faut pas faire plutôt que par la représentation édifiante de ce qu’il conviendrait de faire. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce genre est qualifié de « mensonge » dans plusieurs sociétés africaines ; pas un hasard non plus si, en principe, il ne peut se dire que la nuit, temps du fantasme par excellence et est interdit le jour, temps de la réalité positive.

——

Bibliographie:

  • CALAME-GRIAULE Geneviève, 1972, « Une affaire de famillle : réflexons sur quelques thèmes du ‘cannibalisme’ dans les contes africains », Nouvelle revue de psychanalyse 6, Paris, pp. 171-202.
  • DERIVE Jean, 1987, Le fonctionnement sociologique de la littérature orale, Paris, institut d’ethnologie.

Jean Derive

Mimèsis

 

Ce terme grec est employé par Aristote pour désigner une fonction de la littérature de fiction consistant à donner l’illusion d’une reproduction du réel à l’identique. Comme telle, elle peut toucher aussi bien au narratif (vraisemblance des événements relatés dans une intrigue) qu’au descriptif (respect scrupuleux des éléments représentés). Ce concept ne représente bien entendu qu’une des fonctions possibles de la création littéraire dont la tâche ne se limite pas à donner une « photographie » fidèle de la réalité (« le miroir qu’on promène le long d’un chemin » selon la formule de Stendhal à propos du roman). La fonction mimétique sera donc plus ou moins à l’œuvre suivant les genres et suivant les cultures. L’art littéraire est aussi, comme celui du peintre, transfiguration du réel, sublimé, caricaturé etc. Cela dit, il y a souvent des degrés de mimesis dans la mesure où la création littéraire n’abandonne que très rarement toute référence au réel, même si elle prétend s’en éloigner comme dans le surréalisme.
Avoir une approche mimétique d’un texte littéraire, c’est donc s’interroger sur son rapport au réel. Cette relation varie selon les genres, (le conte merveilleux, la littérature fantastique ou la littérature de science-fiction sont, par leur nature même, beaucoup moins mimétiques que le roman réaliste par exemple). La notion de mimesis est aussi tributaire de la conception qu’une culture se fait de la réalité sensible. Ainsi, la fonction mimétique d’une œuvre ne sera pas forcément appréhendée de la même façon et ce qui apparaîtra comme fantastique aux yeux d’un critique occidental pourra être perçu comme beaucoup plus réaliste par un lecteur africain. C’est donc en fonction d’un substrat culturel préalable que la question de la mimesis pourra être traitée de façon pertinente dans le rapport entretenu par une littérature avec son environnement culturel.

——

Bibliographie:

  • BERGEZ Daniel & alii, 1999, Introduction aux critiques pour l’analyse littéraire, Paris, Dunod.
  • CHELEBOURG Christian, 2000, L’imaginaire littéraire, Paris, Nathan.
  • MORIER Henri, 1989, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, (4e édition).

Jean Dérive

Rhétorique

 

Originellement, chez les anciens le substantif désignait la science des moyens d’expression concourant à l’art de persuader. C’est le sens que lui donne Aristote. Depuis, ce sens s’est élargi pour en venir à désigner l’art de disposer les séquences d’un texte – littéraire ou non – de façon à donner à sa macrostructure la plus grande cohérence possible. Il s’agit donc d’une science macrostructurale par différence avec la stylistique qui traite plutôt des figures microstructurales. Elle s’intéresse à la combinaison dans un texte des différents modes d’expression, description, narration (homo- ou hétérodiégétique), argumentation, style direct ou indirect etc. Le concept est évidemment dépendant du genre littéraire dans lequel s’inscrit l’énoncé et, en ce sens, il est étroitement corrélé à la poétique : la rhétorique n’est pas la même selon qu’on a affaire à un roman, une pièce de théâtre, un poème lyrique. Le mot peut s’entendre aussi comme un ensemble prescriptif de règles d’agencement pour réussir sa performance dans un genre donné.
Aujourd’hui la rhétorique s’appréhende en lien avec la pragmatique, c’est à dire que sa fonction s’apprécie en fonction de la situation d’énonciation. Comme les modes de communication ne sont pas toujours les mêmes d’une société à une autre, il y a des rhétoriques culturelles et, cette fois encore, pour penser la rhétorique en interculturalité, il faudra passer par l’ethnolinguistique : par exemple, on ne formule pas une demande, on ne refuse pas un don selon les mêmes procédés d’expression d’une culture à une autre. La rhétorique édicte les règles du « bien dire », en termes de convenance, du « parler juste » dans une culture donnée. Cela vaut pour la communication courante mais aussi pour la création littéraire. Etudier la rhétorique d’un texte littéraire africain suppose donc une connaissance préalable des règles de la « littérarité » qui peut exiger par exemple la récurrence d’énoncés parémiques ou formulaires ou encore une prédilection pour la parataxe.

——

Bibliographie:

  • BERGEZ Daniel & alii, 1999, Introduction aux critiques pour l’analyse littéraire, Paris, Dunod.
  • BESSIÈRE Jean : 1999, La Littérature et sa rhétorique, Paris, PUF.
  • DUBOIS Jacques & alii,19770, Rhétorique générale, Paris, Larousse.
  • MORIER Henri, 1989, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, (4e édition).

Jean Derive