Littérature en bulu

1. Présentation générale de la littérature en langue bulu

Si la littérature en langue bulu semble avoir perdu son souffle depuis de nombreuses décennies, elle semble pourtant avoir connu ses lettres de noblesse à un moment de l’histoire du Cameroun, alors que les missions protestantes presbytériennes s’occupaient de la scolarisation dans les langues camerounaises locales. Le malheur général qui frappe toutes les littératures en langues camerounaises réside dans la multiplication de ces langues, car on compte environ deux cent cinquante « langues » d’inégale importance. Toutefois, le regroupement en grandes aires linguistiques saurait donner des résultats plus importants.

Les Bulu occupent « la Région Sud » du Cameroun et se répartissent sur quatre départements : Le Dja-et-Lobo, L’Océan, La Mvila et la Vallée du Ntem. L’implantation efficace des missionnaires protestants presbytériens américains se fait vers 1871, alors que l’arrivée du Dr Good qui s’installe à Éfoulan le 21 novembre 1882 va devenir une date inoubliable pour le début de l’écriture latine pour les Bulu. Il vient du Gabon. Ces premiers missionnaires presbytériens américains sont rejoints par d’autres missionnaires ; ils doivent eux-mêmes apprendre les langues locales avant d’aider à les enseigner. Ils participent ainsi à la fondation de la littérature écrite en langue bulu. Les premiers travaux sont à ce titre la traduction de la Bible et des évangiles. Le choix du bulu, dans cette zone où l’on rencontre d’autres langues, le gumba, le mabéa, par exemple tient tout d’abord à sa proximité linguistique avec le fang du Gabon et de la Guinée équatoriale. C’est dire donc que la population susceptible de lire la bible en bulu est proportionnellement plus large.

L’ouverture de l’Imprimerie Hasley Memorial (HMP/ Hasley Memorial Press) en 1914, à Elat, non loin de la ville d’Ebolowa, est reçue avec bonheur. Tremplin de l’édition, elle va servir également à la diffusion de la littérature et d’autres textes, surtout évangéliques, écrits en langue bulu. Dans les années 1930, le rôle de Cambridge University est déterminant pour les littératures en langues locales. Grâce à sa revue Africa, cette institution lance une campagne de concours et de productions en langues africaines. La 3ème compétition, en 1932, met en scène cinq langues africaines : le boulou, l’ewe, l’igbo, le nyaja et le zoulou : le boulou l’emporte avec Nnanga Kôn de Jean-Louis Njemba Medou. L’auteur reçoit, en 1932, le Prix Margaret Wrong. On comprend donc que cette œuvre soit considérée comme la première reconnaissance internationale de la littérature et de la culture camerounaise. D’autres œuvres ont pourtant été également présentées : Nsôme ya kos de Jean Otyôn Ndoum, Mboane man ya bulu melu mvus de Samuel Nkate Mvondo et Minkañete ya ayoñ bulu de G. Essono Nkumu, documents désormais introuvables.

2. La littérature en langue bulu : une absence totale de dynamique

L’impression qui domine est celle d’un temps révolu, où une élite, dans les années 1930-1940, s’était adonnée à l’écriture de quelques textes littéraires. Malgré le nombre fort intéressant d’instituteurs dans les écoles en langue bulu, comme on en trouvait aussi bien dans les missions protestantes que dans des villages reculés, la pauvreté criante de la production de textes littéraires en langue semble attester que non seulement les langues européennes l’ont définitivement emporté sur la littérature écrite en langues locales, mais également que la politique linguistique jusque-là adoptée ne permet pas l’éclosion des littératures écrites dans les langues camerounaises. La transcription de textes oraux paraît plus courante.

3. Présentation des genres littéraires écrits

S’il est relativement facile de trouver des écrits sur la langue et culture bulu, on est saisi par cette absence qui devient un sérieux handicap. Car il faut bien le noter, les contes et les épopées, transcrits et traduits, relèvent bien de la littérature orale.

3.1. Œuvres de traduction et revues missionnaires

C’est ce à quoi vont s’atteler Adolphus Clemens Good, appelé Dr Good, pour les évangiles, et son fils Albert Irwin Good pour la Bible. Ce dernier s’occupe également de la transcription des contes qu’il réunit sous le titre Kalate minkana mi bulu (1957). Lucia Hamond Cozens (Okonabeng/la maladie de la beauté) initie le premier journal d’informations en bulu : Mefoé (1914-1957). Ce support d’informations, tout en restant avant tout un cadre de communication et d’actualités religieuses, était à la fois un lien entre les Bulu, un lieu de consolidation de la lecture et de l’écriture, dans la mesure où les lecteurs étaient aussi les rédacteurs d’articles de toutes sortes : messages, histoires, récits, partages. La traduction des œuvres étrangères est à considérer comme étant la première étape vers la littérature bulu écrite. Parmi les œuvres traduites, apparaît celle du récit de l’Anglais John Bunyan Le Voyage du pèlerin (1678), sous le titre de Dùlù ntôñ Christ, de Nti-Éla et Samuel Nkate Mvondo, lauréat de plusieurs concours organisés par les académies et sociétés culturelles de Londres et de Paris.

3.2. Les récits 

On distingue deux textes littéraires bulu, des récits, qui ne demandent qu’à être mieux connus, tant leur disponibilité n’est pas évidente. Il s’agit de l’œuvre de Jean-Louis Njemba Medou, Nnanga Kôn, déjà cité et celle d’Ondoua Engutu, moins connue, Dulu bon be Afrikara. Nnanga Kon, qui raconte la première rencontre entre les Bulu et un missionnaire blanc, a été traduit en français par Jacques Fame Ndongo (1989), et Dulu bon de Afrikara par Marie-Rose Abomo-Maurin (2012) décrit la longue marche des descendants d’Afrikara et leur traversée du continent africain d’est en ouest, pour rejoindre Batre, la terre qui leur fut promise, mimant ainsi l’exode du peuple juif. La publication d’une biographie, Nkañete ya ényiñ Abate Mesi’i Markus : Minkana, metñ mé a bifia bi fek, par un anonyme, à l’imprimerie Hasley d’Élat, semble une fois de plus s’inscrire dans une écriture de commande lancée en 1966 (24 p.), comme l’ont été Nnanga Kôn et Dulu bon b’Afrikara. Enoh Meyomesse, initiateur de la revue Bulu tyi’bi (Le Boulou facile ou facilement), premier organe de diffusion du bulu dans ce genre, insère dans cet organe une fiction, Monèmôtô Mboutou a bili kàlate kôñ, récit qu’il nomme lui-même « roman », mais qui est également un récit à épisodes devant paraître tous les mois dans les Éditions du Kamerun.

3.3. La poésie

La force de l’oralité est telle qu’il est difficile de trouver de la poésie écrite directement en bulu. La transposition du récit de Jean-Louis Njemba Medou en poésie par Rachel Éfoua Zengue en 1995 (publiée en 2005) convoque trois types d’exercices certes : la reconstruction, la traduction et le commentaire, mais ce n’est qu’une reconversion d’un texte déjà existant, mais ne suppose pas une création spontanée. Deux recueils récents peuvent se lire comme une promesse pour les années à venir. Le premier est d’Enoh Meyomesse, Ekpwate kpwate, Bifia bi Bulu (2010) et le second, dans une présentation bilingue bulu-français, de Marie-Rose Abomo-Maurin, Dú dam e minkobô mibaé/Mes Complaintes bilingues (à paraître prochainement). L’espoir d’une production plus régulière naît des mesures prises depuis peu par le Ministère de l’Enseignement Supérieur du Cameroun. En effet, l’instauration à l’Ecole Normale Supérieure de Yaoundé et dans toutes celles du pays des enseignements dans les langues camerounaises alimente cet espoir.

3.4. Une littérature davantage religieuse

Il existe une littérature d’obédience religieuse en bulu, mais elle reste également très limitée dans la production.

On peut ainsi noter les écrits bio-bibliographiques de Silas Franklin Johnson, Minkañete ya binyin bemissionnnaire be nga su taté zu si nyô (Esquisse de la vie des missionnaires (1954), dans lesquels se lisent la vie et les actes de Silas F. Johnson autrement appelé Nnôm Ngi (chef suprême de la cérémonie d’initiation du ngi), d’A.C. Good ou Ngôtô Zambe (la rançon/rachat de Dieu envoyé aux hommes), C.W. McCleary et Mama McCleary, W.C. Johnson, Dr. Lehman. Nnôm Ngi, pseudonyme de Johnson, renvoie à la connaissance profonde de la culture et des croyances bulu (Abomo-Maurin : 2006 : 130). Mvet Mejo me Zambe ou mvet d’évangélisation de Joseph Akono Minlaa de Njôm Yemvak (Sangmelima), dans produit en 1972, non seulement transpose le récit biblique reconstruit par l’auteur, mais le plie aux exigences du genre épique, mettant en évidence l’écriture en langue bulu. Certaines compositions musicales de chansons religieuses de Gervais Mendo Ze, par exemple, sont de véritables textes relevant de la poésie narrative ou énonciative, reprenant souvent les accents lyriques d’une déclamation épique.

Ainsi qu’on peut le constater, la pauvreté de la littérature en langue bulu est flagrante et regrettable. S’il n’est pas possible de dresser un bilan et de réaliser une étude de l’état de la recherche et de la bibliographie de la littérature en langue bulu écrite, parce que la volonté spontanée d’écrire dans sa langue maternelle est infime face aux langues de pouvoir et de subsistance, on voit cependant se dessiner un intérêt certain de la part des autorités politiques et des universitaires pour les langues, dans l’espoir qu’on suscitera l’écriture des textes dans les langues camerounaises.

Marie-Rose Abomo-Maurin

Bibliographie

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ABOMO-MAURIN, Marie-Rose, « La représentation de l’espace dans Àjònò Àlà, Les Trois Oyono, Un Mvet boulou (Cameroun) de Asomo Ngono Ela, édité par G. Towo-Atangana et M.-R. Abomo-Maurin, Classiques Africains, 2009) », in L’expression de l’espace dans les langues africaines II, Journal des Africanistes, 2012, T 79, Fascicule II, p. 127-153.

ABOMO-MAURIN, Marie-Rose, 2014- « Les Descendants d’Afri Kara à la recherche de la terre promise: mythe fondateur fang-boulou-beti », in Littératures et migrations transafricaines, Etudes littéraires africaines, 2013/36, p. 61-73.

ABOMO-MAURIN, Marie-Rose, « Nnanga Kôn [L’albinos blanc] de Jean-Louis Njemba Medou (boulou, 1932) : un roman unique », L’effet roman : Arrivée du roman dans les langues d’Afrique, sous la direction de Xavier Garnier et Alain Ricard, Université de Paris 13, Paris, l’Harmattan, 2006, p. 75- 90.

ABOMO-MAURIN, Marie-Rose, Dú dam e minkobô mibaé/Mes Complaintes bilingues (à paraître prochainement, L’Harmattan).

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BATES, Georges Latimer, with coll. JOHNSON, Silas Franklin, Handbook of Bulu, revised edition with the vocabulary revised and much enlarged by the author and Silas    Franklin. Johnson, Elat (Cameroun), The Halsey Memorial Press, 1926

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